Rue Neuve, Rue Haute
L’idée est d’établir un continuum avec l’effervescence de la ville en projetant au-dessus de la rue Neuve, «la rue Haute». Une projection dans l’espace mais aussi dans le temps : un geste urbanistique vertical qui a pour objectif la recomposition de l’espace et du temps de la vie des gens autour du principe réunificateur du bien-être et du plaisir de vivre. Il s’agit de défier le simple passage commercial très dense le jour et désert le soir, non pas par dislocation de l’existant, mais par une stratification qui vient compléter ce qui manque. En effet, «la rue Haute» se trace en coupe, prend de l’épaisseur et multiplie les passages (passage cinéma, passage-restauration, passage numérique…). Elle poursuit le sens de la rue Neuve, revisite son histoire et vient renforcer son identité.
Le projet, développé avec Tanguy Vermet, R. Haddad Architecte et Pascal Haudressy pour la Ville de Bruxelles, s'inscrit dans une tradition spéculative des grands concours d'idées, celle qui autorise à penser la ville autrement, à sortir du cadre des opérations foncières classiques. Nous avons pris au sérieux l'invitation à imaginer un futur désirable pour cette rue, sans nous limiter aux contraintes immédiates du marché ou de la faisabilité technique immédiate. Il s'agissait de proposer une vision, un horizon urbanistique capable de faire réagir, de provoquer le débat, de remettre en question les schémas établis.
**La rue aérienne** se trace à 35 mètres du sol, bande construite qui traverse l'espace de la rue Neuve en continuité, en écho à son tracé linéaire. Elle n'est pas un bâtiment posé, mais une infrastructure urbaine, un sol surélevé qui porte des programmes variés et des séquences spatiales inédites. Cette altitude n'est pas arbitraire : elle permet de composer avec les toits, de dialoguer avec les clochers, de s'installer dans une strate intermédiaire entre le sol dense et le ciel ouvert. Nous assumons ici une filiation avec les utopies spatiales des années 1960 et 1970, avec les projets de Yona Friedman et son *Ville Spatiale*, non par nostalgie formelle, mais par conviction que la ville contemporaine doit conquérir de nouveaux plans, de nouvelles épaisseurs pour accueillir la diversité des usages et des temporalités.
La programmation ascendante organise le parcours depuis le niveau de la rue Neuve. On monte par paliers, on traverse des **passages thématiques** (passage cinéma, passage restauration, passage numérique) qui reprennent le vocabulaire historique des galeries bruxelloises tout en le projetant dans une dimension verticale. Chaque passage est une séquence spatiale, un fragment d'urbanité qui se déploie en hauteur. Le cinéma urbain, par exemple, n'est pas une salle fermée, mais un dispositif de projection tourné vers l'ancien noyau de Bruxelles, permettant aux spectateurs de voir défiler les monuments historiques dans un jeu d'images et de cadrages contrôlés. La piscine en altitude, le terrain de basket sur le toit, les parcs hauts sont autant de programmes inhabituels dans ce contexte commercial, qui viennent contrebalancer l'hégémonie du commerce par des usages récréatifs, sportifs, contemplatifs.
**La grue verte**, élément structurant du projet, n'est pas qu'une métaphore. C'est un dispositif technique et poétique qui articule la Rue Haute au sol de la rue Neuve. Sous la bande construite, des miroirs réflecteurs géants viennent capter, déplacer, fragmenter les séquences urbaines. Ils jouent avec la mobilité intense de la rue, avec les flux de passants, avec les façades. Ils transforment le dessous de la rue aérienne en une surface active, vivante, changeante. Cette stratégie de réflexion n'est pas décorative, elle est constitutive de l'expérience spatiale : elle amplifie, elle trouble, elle stimule. Elle invite à lever les yeux, à prendre conscience de la verticalité, à accepter que la ville puisse se déployer autrement que sur un plan horizontal.
La toiture-belvédère, **le parc haut**, conclut cette ascension. C'est un espace public surélevé, jardin-terrasse accessible à tous, point de vue sur la ville, lieu de respiration. Cette bande verte à 35 mètres du sol constitue une infrastructure écologique, une surface végétalisée qui participe à la régulation thermique, à la gestion des eaux pluviales, à la biodiversité urbaine. Elle est aussi une surface énergétique : nous avions imaginé l'intégration de dispositifs photovoltaïques, de systèmes de récupération d'énergie cinétique liée aux flux de visiteurs, une approche environnementale intégrée qui fait de la Rue Haute non seulement un espace de vie, mais un élément actif dans le métabolisme urbain.
Sur la place de l'ancienne église Notre-Dame, nous avons proposé une œuvre citoyenne, **forme sphérique pure** posée sereinement face à l'amorphe du tissu urbain. Cette sphère n'est pas un objet sculptural figé, mais un dispositif interactif, une surface de projection collective. Les passants, les habitants, les visiteurs y envoient des images numériques spatiales, contribuant en temps réel à une œuvre visuelle évolutive. L'art est produit en collectivité, il n'appartient à aucun auteur unique, il est le reflet de la ville en mouvement, de ses désirs, de ses imaginaires. Cette dimension participative, nous y tenions : il s'agissait de redonner aux citoyens un contrôle, une capacité d'agir sur leur environnement, de faire de l'espace public un lieu d'expression et de co-création.
La Rue Haute n'a pas été réalisée, et c'est le propre des concours d'idées que de rester souvent à l'état de proposition. Pourtant, elle continue à interroger notre manière de penser la ville dense, la rue commerciale, la coexistence des usages. Elle pose la question de la verticalité urbaine autrement que par la tour isolée, elle explore la notion de **sol multiple**, de strates habitables superposées. Elle affirme que le bien-être et le plaisir de vivre en ville ne se décrètent pas par des aménagements au sol, mais se construisent par la multiplication des situations spatiales, par la diversité des parcours, par l'invention de nouvelles relations entre le haut et le bas, entre le jour et la nuit, entre le commerce et le loisir. Ce projet reste pour nous un horizon, une manière de penser la ville comme un champ tridimensionnel où tout reste possible.
- Lieu
- Bruxelles, Belgique
- Nature
- Mixte
- Surface
- 34 000 m²
- Budget
- Confidentiel
- Concours
- 2011
- MOA
- Ville de Bruxelles
- Co-architectes
- Tanguy Vermet, R. Haddad Architecte, Pascal Haudressy