Manal Rachdi : « Le bâtiment le plus écologique est celui qu’on n’a pas construit »
Cette semaine, le prix Pritzker, l’équivalent du Nobel pour l’architecture, a été décerné au Japonais Riken Yamamoto, 78 ans. L’occasion de faire ici un clin d’œil à la jeune génération à la rencontre d’un architecte quadra, Parisien, Marocain, à l’allure japonisante et au parcours déjà bien fourni. Amoureux de la nature, et fou de voyages, Manal Rachdi, le fondateur de l’agence OXO, est aussi l’interlocuteur idéal avec qui parler réchauffement climatique. Fasciné par les cenotes du Mexique, ces puits naturels gigantesques où pousse une végétation luxuriante, il est habité par les promenades de son enfance dans les forêts proches de Rabat. Le jour où il réalisera son rêve ? « Quand je réussirai à reproduire un écosystème, un bâtiment, un hôtel qui sera autosuffisant et saura évoluer », explique l’architecte qui vient de concevoir des immeubles sans climatisation à Marseille, un nouvel incubateur de 15 000 m² près de Jussieu, dont la façade reflètera Notre-Dame et est un des trois architectes de la nouvelle école Polytechnique de Palaiseau.
SIGNATURE Carole Papazian
TEXTE Vous faisiez quoi il y 10 ans, vous ? Vous vous souvenez d’une expérience marquante ? D’un truc vu, entendu ou partagé qui vous est resté imprimé dans la rétine ou dans l’oreille? J’en ai un ! Je sautais dans un train. Direction Montpellier pour découvrir le projet, encore une ébauche à ce moment-là, d’une folie du XXIème siècle à Montpellier.
Une tour de 56 mètres de haut, joliment baptisée L’Arbre blanc, posée entre le centre-ville et les quartiers de Port-Marianne et d’Odysseum. Un immeuble dont les balcons évoquaient les pétales d’une fleur, projet imaginé par un trio composé du japonais Sou Fujimoto et de deux jeunes architectes Nicolas Laisné et Manal Rachdi. « Depuis, les habitants se sont appropriés L’Arbre blanc au-delà de ce que nous avions imaginé. Nous avions prévu deux bacs sur les balcons, mais ils ont fait pousser des plantes partout, on dirait une forêt verticale » explique avec bonheur dix ans après Manal Rachdi dans un café proche de Beaubourg.
Faire entrer la nature dans la ville, oui mais comment ? Comment crée un architecte ? Qu’apprend-on d’un échec ? Comment adapter notre immobilier au réchauffement climatique ? Manal Rachdi m’a donné rendez-vous au Café Beaubourg où il a ses habitudes à l’occasion de la publication de sa première monographie, un beau livre d’art paru chez Skira qui retrace son parcours et ses convictions. Un livre dans lequel il évoque sa philosophie quand il aborde u projet: « Je cherche toutes les informations qui peuvent m’aider à concevoir le projet le plus adapté au paysage, à la météorologie, aux habitudes de vie, aux traditions ». L’occasion de faire le point sur ce qui le fait avancer, mais aussi sur la manière dont il appréhende le réchauffement climatique et la manière dont le bâti doit s’adapter.
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Je dois vous l’avouer, je ne comprends pas toujours les architectes. Certains, enfermés dans une tour d’ivoire ( !) sont dans un monde presque éthéré qui m’est inaccessible. Manal Rachdi n’en fait pas partie, il accepte les questions terre à terre, ne se défausse pas, même si derrière les yeux noirs intenses et son allure de samouraï, on sent une flamme...
Allons-y pour une session de tac au tac !
-Vous avez d’abord fait des études biologie et de géologie avant l’architecture ? Utile ou perte de temps ?
-Manal Rachdi : mes parents sont médecin et sage-femme, ils m’imaginaient dentiste ou pharmacien. A 16 ans, après mon bac, ils m’ont inscrit dans un double cursus de biologie et géologie au Maroc. Cela m’a permis d’apprendre l’infiniment grand et l’infiniment petit, la tectonique des plaques. Ensuite, je me suis orienté vers l’architecture à l’école de la Cambre à Bruxelles, puis de Nantes, mais ce que j’ai appris pendant ces premières années m’est utile aujourd’hui, je suis passionné par l’art, par la nature, par la science.
-Pourquoi avoir créé votre agence OXO en 2014 ?
-Avec Oxo, je voulais créer une architecture sensible, inspirée par la nature. J’essaie de retrouver les sensations de liberté qu’on a dans la nature. C’est une démarche expérimentale, celle d’essayer de reproduire une partie des écosystèmes qui sont dans la nature.
-Cette nature qui vous inspire, elle se trouve où ?
-Dès que je peux, je pars en forêt, à la montagne, en Normandie ou plus loin. Dans des endroits différents. L’idée de récurrence m’inquiète, j’ai envie d’explorer des endroits nouveaux. Les choses ne se regardent pas sur un écran ou du papier glacé, elles se visitent. L’imaginaire nait du vécu, des expériences.
-Votre prochain voyage ?
-J’ai envie d’aller au Brésil, à Rio et à Brasilia pour voir comment les réussites architecturales du passé ont évolué. Je suis fasciné par la manière dont les gens s’approprient l’architecture. Dans mes projets, j’essaie de laisser le plus de liberté possible pour que les utilisateurs puissent s’approprier les lieux. Ce que les habitants de L’arbre blanc, à Montpellier ont fait de l’immeuble est allé au-delà de ce que nous avions imaginé au départ.
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-Votre projet, avec Sou Fujimoto, de construire Mille arbres, des bâtiments et une forêt urbaine enjambant la Porte Maillot à Paris, ne verra finalement pas le jour. Êtes-vous allés trop loin ?
-Quand un projet n’aboutit pas, c’est déceptif. Cela rend triste. Nous avions pourtant présenté des solutions d’absorption de CO² en allant au-delà de notre travail d’architectes. Les associations écologiques qui ont attaqué le projet et les juges se sont basés sur les données qui existent aujourd’hui sans se projeter dans dix ans quand le périphérique aura évolué. Il y aura plus de voitures électriques, la pollution ne sera plus la même. Ce projet est peut-être arrivé trop tôt. Il faut arriver avec le bon projet au bon moment.
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-Un échec, un projet qui n’abouti pas, ça apprend quoi ?
-Quand on est jeune architecte, on a une croyance absolue dans la nécessité d’innover. Pour que les bonnes idées puissent se réaliser, qu’elles soient acceptées, j’ai appris à canaliser, à structurer ma vision.
-La rénovation énergétique est-elle toujours aussi vertueuse qu’on le croit ? Mettre un isolant polystyrène sur la façade d’un immeuble en éparpillant de petites billes dans la nature environnante, cela a-t-il vraiment un sens ?
-Quand on laisse partir des déchets dans la nature, on détruit l’avenir. C’est vrai pour les billes de polystyrène comme pour le reste. Il faut que les sociétés admettent que tous ces petits actes détériorent l’environnement. On voit le phénomène autant dans le bâtiment que dans la fast fashion. En utilisant du polystyrène plutôt que des matériaux biosourcés pour économiser 10 à 15 % lors de travaux d’isolation, une copropriété ne protège pas les bâtiments à long terme… Rénover les bâtiments fait du sens. Le constat est juste, mais la réponse est fausse. Il faut adapter la manière de rénover, les solutions au lieu, au climat dans lequel on se trouve et aussi aux logements. Aujourd’hui, en France, on fait la même chose partout. Parfois, l’isolation n’est pas la bonne réponse, la bonne réponse serait de changer le mode de chauffage. Il faut une prise de conscience de tous les acteurs de la chaine et de la formation.
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-Peut-on se passer de climatisation ? Comment avez-vous fait à Marseille dans les logements que livre Nexity sur l’ancien siège de la MGEN ?
-On peut se passer climatisation. Il suffit de regarder les constructions des pays chauds avec un patio qui rafraichit, c’est du bon sens. On devra aussi apprendre à vivre de manière plus frugale, en ouvrant moins les fenêtres quand il fait chaud. A Marseille, nous avons conçu le projet Art’Chipel autour d’un patio central dans chaque immeuble. Il permet de faire circuler l’air. Il n’y a pas de couloir, des appartements en duplex, des ailettes métalliques qui protègent la façade du soleil et des terrasses partagées.
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-Votre nouveau projet parisien où se reflétera Notre-Dame. Ce sera où ?
-Il se trouve à côté de l’Institut du monde arabe et de Jussieu. C’est la Cité de l’innovation Sorbonne université, un projet de plus de 15 000 m² qui sera livré en 2025 et qui fera le lien entre la ville et le campus. Il y aura un café, une librairie, des salles de conférence au rez de chaussée, des bureaux, le plus grand incubateur public au-dessus. La façade s’incline de 5 degrés et permettra à Notre-Dame de se refléter comme avec un périscope.
-Votre projet idéal ?
-Créer un projet qui fonctionne de manière autonome, avec son énergie, sa transformation, le recyclage de l’eau, des déchets qui soient méthanisés, un projet qui puisse évoluer dans ses usages. Je suis obsédé par l’idée de créer un écosystème qui n’ait besoin de rien pour fonctionner. Il existe des solutions techniques, mais la technique ne doit pas prendre le dessus sur l’architecture. C’est l’humain, la sensibilité, la beauté qui sont les plus importants.