Le Monde — Le théâtre Graslin de Nantes, un «bâtiment espace public»
Formé auprès de Duncan Lewis, Dominique Lyon, puis Jean Nouvel au début des années 2000, l'architecte franco-marocain Manal Rachdi a créé son agence, OXO Architectes, en 2009. Il développe de nombreuses collaborations, avec le cabinet BIG, Jean Nouvel, Sou Fujimoto, Nicolas Laisné et Dimitri Roussel, notamment. Après avoir livré, en 2019, la tour de logements L'Arbre blanc, à Montpellier, il termine aujourd'hui, entre autres, un projet de bâtiment pour l'École polytechnique à Saclay (Essonne) et des logements à Marseille.
« Quand j'étais étudiant à Nantes, je passais beaucoup de temps place Graslin. J'habitais juste à côté, dans une chambre de 15 m². Les marches du théâtre, c'était un peu mon salon. L'endroit où j'allais quand je voulais respirer. Je pouvais passer des heures là, à regarder les gens. Comment ils se comportent dans l'espace public, les postures qu'ils adoptent… C'est une des premières choses qu'on apprend quand on est étudiant en architecture. En tout cas, c'est une des premières choses sur lesquelles je me suis concentré. Ces marches étaient un poste d'observation idéal pour cela. Il y avait un petit café juste à côté, une école de commerce, une école de coiffure, le magnifique restaurant La Cigale, où Jacques Demy a tourné son film Lola, une enseigne de fast-food quelques mètres plus loin… Des gens, issus de toutes sortes d'univers, se croisaient et croisaient les gens qui sortaient de l'opéra.
Ce qui m'a marqué dans le bâtiment du théâtre Graslin, c'est le dispositif très généreux qu'il met en place dans l'espace public, la manière dont il ouvre sur le cours Cambronne, avec ce très beau parc. Ces grandes marches de granit (treize en tout) en prise directe avec la place me reviennent en mémoire chaque fois que je vais à Nantes. Un lieu de culture, ouvert à l'appropriation, qui a apporté énormément de rencontres dans ma vie professionnelle et amicale. On glissait naturellement dans le théâtre, sans s'en rendre compte. Le fait que j'étais souvent assis là faisait qu'on m'offrait des tickets. J'ai assisté gratuitement comme ça, avec celle qui devait devenir ma femme, à une représentation d'opéra. Ça m'a initié à cet art majeur ; l'opéra, c'était génial. Et des années plus tard, en 2013, Jean Nouvel m'a invité à faire avec lui les décors des Noces de Figaro au Walt Disney Concert Hall, à Los Angeles, Azzedine Alaïa faisait les costumes. J'ai pu y voir une couturière, et voir les séquences refaites une ou deux fois, jusqu'à ce qu'elles soient parfaites.
Un endroit où on échange
Ces marches ont une valeur sentimentale pour moi. C'était notre lieu de rendez-vous avec ma femme et mon ami Zaki ; c'est devenu un lieu de pèlerinage chaque fois que je viens à Nantes. Elles ont pour moi la puissance d'une place publique. Ce n'est peut-être pas sans rapport avec le fait qu'on trouve beaucoup d'escaliers dans mes projets. J'ai toujours cette idée que les escaliers ne sont pas seulement un lieu de passage, mais aussi un endroit où l'on se pose, où on échange.
Dans le bâtiment de Polytechnique à Saclay, il y a de grands escaliers qui deviennent des amphis, qui redeviennent des escaliers de transition, qui sont aussi des lieux de rencontre. Il y avait de ça aussi pour L'Arbre blanc, à Montpellier, avec ces escaliers qui se baladent en façade, un peu à la new-yorkaise. La générosité, c'est quand même ce qui fait vivre les lieux. C'est ce qui permet d'inventer et de réinventer des usages. Dernièrement, une œuvre d'art, une sorte de rideau d'eau réalisé par Stéphane Thidet, a été installée sur le fronton du théâtre Graslin. Ça créait un rapport assez sensible à ce bâtiment en pierre, ses grandes colonnades, en jouant sur la tension entre l'intérieur et l'extérieur. C'était magnifique.
Le théâtre Graslin est un bâtiment néoclassique assez beau, très bien proportionné. Il a été construit entre 1784 et 1788 par un certain Mathurin Crucy. C'est amusant de découvrir, d'ailleurs, quand on fait une petite recherche, que les histoires d'architecture ne changent pas d'un siècle à l'autre : à l'origine, il y avait une affaire de spéculation immobilière, un promoteur (Jean-Joseph-Louis Graslin) qui cherchait à valoriser le foncier et puis, ensuite, un chantier qui s'enlise, des délais pas tenus, et au final un budget qui a quasiment doublé… On s'y croirait !
La façade rappelle un peu celle de l'Odéon-Théâtre de l'Europe, à Paris, qui date de la même époque (1782). Je ne suis pas le mieux placé pour parler d'architecture néoclassique, ce n'est pas vraiment mon répertoire, mais l'intérieur est très beau aussi. Le plafond de la salle, une grande coupole, est décoré par une immense fresque, réalisée par Hippolyte Berteaux, les boiseries dorées des balcons sont recouvertes de motifs végétaux peints à la main…
Mais la force du bâtiment vient vraiment de l'extérieur. Ce théâtre est un marqueur urbain. Son hall qui s'ouvre sur la ville a quelque chose de très généreux, qu'on ne retrouve pas énormément aujourd'hui dans les équipements publics. Je le vois vraiment comme un "bâtiment espace public" ! Un bâtiment qui remplit sa fonction et qui s'ouvre, par ailleurs, sur le monde, sur cette place Graslin qui est à l'intersection de plein de rues, dans laquelle il s'intègre admirablement. Quand j'ai compris que Mathurin Crucy avait aussi conçu la place Graslin, ainsi que le cours Cambronne et la place Royale entre 1780 et 1800, il était l'architecte-voyer [chargé de la voirie et des équipements urbains] de la ville de Nantes, je n'étais pas surpris du tout.
Une harmonie évidente
Entre la place Royale et la rue Crébillon, qui conduit au cours Cambronne, il y a une harmonie évidente. Ce n'est pas rafistolé. On sent qu'il y a eu une vraie pensée de la distribution spatiale et urbaine. On perçoit sur cette place, dans son espace plutôt ramassé, dans le rapport qu'elle articule entre la hauteur des bâtiments et les dimensions de l'espace public, une rythmique qui ordonne les proportions. Qu'est-ce que l'urbanisme sinon une affaire d'harmonie et de structure ?
Regarder la place depuis les marches est un plaisir, et ce plaisir rejaillit sur le théâtre. Le bâtiment et l'espace public fonctionnent vraiment de concert. Le premier structure le second. Au point qu'ils ont fini par rendre la place piétonne. On a l'impression que le théâtre appelait cette piétonnisation. J'aime beaucoup cette idée que les bâtiments peuvent imposer des usages urbains. »
— Propos recueillis par Isabelle Regnier