Le Monde — L'Arbre Blanc, ultime folie de Montpellier
Le Japonais Sou Fujimoto s'est allié avec trois Français pour inventer un immeuble hérissé de balcons
Par Isabelle Regnier
Une belle meringue toute blanche qu'on aurait fait exploser de l'intérieur ? Un baobab aux écailles blanches, légères comme le vent ? Quel est cet Arbre Blanc qui vient de pousser sur les rives du Lez, à l'est de Montpellier, et qui s'est livré dans quelques mois ? Seize étages d'appartements enveloppés dans une carapace de balcons en pergolas en aluminium laqué blanc. Sur le toit, un bar ouvert au public offre une vue à couper le souffle sur Montpellier, le pic Saint-Loup, les premiers reliefs des Cévennes. Au rez-de-chaussée, un petit centre d'art et un restaurant. Dans le jardin qui prolonge le parc public voisin, la terrasse donne directement sur la rivière.
Remplacez le pic Saint-Loup par le mont Fuji et cette extravagance métallique aux reflets changeants semblerait tout droit sortie de l'univers fantasmagorique d'Hayao Miyazaki. La philosophie du cinéaste japonais, son amour de la nature et des machines low tech ne sont pas étrangères, de fait, à l'univers de son compatriote Sou Fujimoto, l'architecte qui en plus du projet s'est allié chercheur, en 2013, les jeunes Français Manal Rachdi (fondateur de l'agence Oxo Architectes), Nicolas Laisné et Dimitri Roussel (associés à l'époque au sein de l'agence Laisné-Roussel) pour faire équipe avec eux.
Il leur fallait un partenariat de cette envergure internationale pour espérer gagner le concours lancé par la ville de Montpellier dans le cadre des Folies architecturales du XXIe siècle, ambitieux projet de commandes lancé par la maire, Hélène Mandroux et interrompu dès 2014 par son successeur, Philippe Saurel. L'architecture ultra-inventive, ultralégère, ultrapragmatique du feu Arbre Blanc fit dialoguer la poétique nouée entre nature et artifice des designeurs à leurs yeux comme le candidat idéal.
L'alchimie fut totale si l'on en croit les intéressés, et l'exercice profitable à tous. Sur l'architecte multiple, depuis, les commandes en France se sont récemment — ouvert une agence, dirigée par Marie de Franca, jeune architecte formée à ses côtés à Tokyo. Ses partenaires, eux, ont gagné en reconnaissance et en notoriété. Et l'équipe, la réforme régulièrement — soit conjointement, soit en partie — pour présenter des concours, et les gagner. Elle est aujourd'hui aux commandes du bâtiment d'enseignement mutualisé de Saclay (Oxo, Fujimoto, Laisné-Roussel, livraison prévue en septembre), du projet Mille Arbres, emblématique du programme Réinventer Paris (Oxo, Fujimoto, livraison prévue pour mars 2022), du village vertical à Rovny-sous-Bois dans le cadre d'Inventons la métropole (Fujimoto, Laisné-Roussel, livraison prévue en 2023).
Des solutions écologiques
À l'ouest de l'Arbre Blanc, un paysage urbain faiblement densifié et assez vert se profile, dans lequel se découpe le quartier Antigone, conçu par Ricardo Bofill au début des années 1980, composition d'arches, de piazzas circulaires, de petits cubes percés de patios corinthiens, traitée en ces commodes d'inspiration antique dont l'architecte catalan a fait la signature. Côté est, l'immeuble fait face à un rond-point traversé par la voie rapide qui mène à la mer, derrière lequel s'étale le paysage perturbant où a surgi en 2017 la première des nouvelles Folies architecturales de Montpellier, un immeuble d'habitation dont les terrasses curvilignes réalisé par le Britannique Farshid Moussavi.
Dans le décor hétérogène, l'éclatante provocation trouve miraculeusement sa place. Observez l'aile de «casser l'arrogance de la tour», les architectes ont voulu l'insérer le plus harmonieusement possible dans le tissu urbain et dans la vie de la ville. Par le choix de son implantation, qui respecte la vue de l'immeuble voisin ; en situant l'entrée au niveau de la chaussée, plutôt que sur une dalle ; en réservant le rez-de-chaussée à des espaces ouverts au public (restaurant, centre d'art) ; en convoquant les propriétaires et les promeneurs du quartier au chantier pour inscrire la plus large destinataire de Montpellier.
Du climat de cette ville, où l'on passe le plus clair de son temps dehors, c'est ce qui leur avait déjà servi de point de départ. Les architectes écologiques profitant à la qualité de vie des habitants tout en recourant à des matériaux relativement frugaux. La multiplication des balcons (un pour chaque pièce, pour les trois-pièces, mais aussi pour les trois-pièces, mais aussi pour les deux-pièces, quatre pour les cinq pièces) permet de capter l'énergie solaire et d'autre part de procurer à une certaine quantité de l'espace à l'air extérieur.
L'Arbre blanc a beau se situer à l'air d'une esthétique, aux antipodes de l'époque du modernisme architectural, il n'y répond pas moins à son exigence «solions fonctions» : la forme suit la fonction, c'est la plus basique de ses règles. La multiplicité des balcons est fondamentalement optimiste : l'idée est, pour la suite, de faciliter l'intégration de l'ensoleillement en plein été, quand le soleil est haut dans le ciel, et de l'accueillir à bras ouverts en hiver, quand il décline.
Le phénomène d'accélération du vent en contact des cités de grande hauteur, ces nouveaux éléments permettent de faire couler l'eau de pluie jusqu'à l'intérieur du réseau voisin, puis jusqu'aux cours des rez-de-chaussée, qui servent à arroser le jardin. Les ombres portées des balcons et le pergolas empêchent quant à elles la lumière directe d'entrer dans les appartements l'été, et malgré les grandes baies vitrées qui font en sorte qu'en hiver, on regarde le soleil aller jaser. L'Arbre Blanc a beau se situer, sur le plan esthétique, aux antipodes de l'époque du modernisme architectural, il n'y répond pas moins à son exigence «solions fonctions».