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L'Arbre et la balançoire

Éric Garandeau — essai · 2023-06-01

L'ARBRE ET LA BALANÇOIRE

par Éric Garandeau.

« Less is more, less is the power of nature, nature is the power of imagination », c'est dans la nouvelle lingua franca que Manal Rachdi affiche son mantra et dévoile son ambition internationale. « Architecture de la frugalité et de la résilience, lit-on aussi, l'avenir de l'architecture c'est la nature », conclut le petit livre bleu qui réunit les œuvres réalisées par son agence, OXO Architectes. Manal Rachdi reçoit au Café Beaubourg, devant la place publique offerte aux Parisiens par Richard Rogers et Renzo Piano, mais on l'imagine plus volontiers sous un chêne, un arbre en tout cas.

« Less is more » est emprunté à Ludwig Mies van der Rohe, fondateur du minimalisme architectural, éphémère directeur du Bauhaus, pourtant ce n'est pas dans le minimalisme destructeur des identités des capitales modernes ni dans l'union opportuniste de l'architecte et de l'industriel qu'il faut chercher Manal Rachdi. Ce n'est pas le less mais le more qui l'intéresse. Si la Nature emploie le minimum d'énergie et de matière, c'est pour produire le maximum d'effets, c'est pour exploser en formes spectaculaires et généreuses, des récifs coralliens aux taïgas boréales et canopées de Langkawi, Daintree, Amazonie…

À cet arbre, l'homme a accroché une balançoire, celle de l'enfant qui deviendra architecte, dans le film de Terrence Malick ; celle de Roubachof dessinée par Arthur Koestler. Oui, l'humanité joue à la balançoire ; depuis plusieurs siècles, elle joue à se faire peur, oscillant d'un extrême à l'autre, faisant le pendule en espérant ne pas finir pendue à l'accessoire de son vertige.

C'est que, non content de s'être délivré de tous ses prédateurs naturels, l'homme adore se prendre à ses propres pièges, il en invente à l'infini, et on peut s'amuser à les relier ensemble, en remontant jusqu'au mythe de Dédale, perdu en son propre labyrinthe après avoir aidé Pasiphaé à engendrer un monstre, le Minotaure. En quoi Dédale est-il l'incarnation de l'homme moderne ? C'est qu'il trouve aux problèmes simples des solutions techniques qui l'éloignent des lois naturelles et engendrent des problèmes toujours plus compliqués, appelant des solutions encore plus complexes et plus techniques, à l'infini. Dédale est astucieux, c'est le père de tous les ingénieurs-architectes – avant Léonard de Vinci, il concevait les machines volantes, mais les dieux s'amusaient à lui rendre la vie impossible pour le punir de son hubris. Les débris de ses inventions s'accumulent au fond des océans, le plastique remonte la chaîne du vivant, les énergies fossiles font monter la température, l'informatique épuise les « terres rares ». Le silicium va-t-il sauver la vie carbonée ? L'intelligence artificielle, c'est sûr, apportera la solution ultime à tous les problèmes accumulés, mais les scientifiques les plus avisés craignent que la machine retienne la solution la plus simple en application de la règle du rasoir d'Ockham, c'est-à-dire la suppression du problème originel : l'homme (dont l'auto-désignation comme « Homo sapiens sapiens » fait rire à gorge déployée la version bêta d'un certain ChatGPT). De même que le nucléaire rime avec les champs d'Armageddon autant qu'avec les champs solaires, moissonnables à l'infini, il est difficile de ne pas voir dans « la plus grande fusée du monde », conçue par SpaceX, l'incarnation du rêve d'Icare, dont on sait comment il se termine, dispersé dans l'atmosphère, façon puzzle.

« L'atelier est fait d'espace, de lumière et de nature », disait Le Corbusier, mais la belle feuille de route moderniste a brûlé dans les fumées industrielles d'un fonctionnalisme bon marché faisant les bonnes affaires des promoteurs. Les « Cités » n'ont de radieux et de fleuri que les noms choisis par des édiles pratiquant une novlangue digne d'un George Orwell. Oublié, l'idéal des cités-jardins du XIXe siècle ; oubliés, les jardins suspendus de Babylone – l'alternative urbaine se situe trop souvent entre favelas anarchiques surpeuplées et condominiums retranchés, aseptisés, séparés par quelque fleuve ou plage pollués. La ville européenne et méditerranéenne existe encore, l'Italie a su la préserver, mais la France a abdiqué devant le diktat des ronds-points, des zones pavillonnaires et des villes franchisées. « La standardisation est un laminoir qui vous pèle l'âme jusqu'à l'os », dit le poète constructeur Rudy Ricciotti.

Manal Rachdi est tout aussi cinglant quand il s'agit de défendre les arbres : « Si les arbres donnaient du wi-fi on en planterait plus. C'est dommage, les arbres ne donnent que de l'oxygène. » Mais, c'est dans les actes plus que dans les mots qu'il affiche son manifeste, dans ce qu'il construit au carrefour du philosophique et du politique, car telle est la position de l'architecte, qui hérite de cette histoire mouvementée, industrieuse et standardisatrice, surchargée de symboles, d'aventures, d'excès, d'erreurs. On ne lui demande plus seulement de construire, il lui faut réparer pour rendre ce monde plus habitable et plus « durable », en rectifier les défauts. Pour gérer cette complexité accumulée au fil des siècles, l'architecte devrait prendre le temps de la réflexion, faire le pas de côté permettant l'expérimentation ; mais non, il lui est interdit de descendre de la balançoire, qui continue à osciller entre le zéro et l'infini. C'est une fois embarqué dans la centrifugeuse de la modernité, le grand bateau ivre qui tangue d'un bord à l'autre, qu'il doit tracer les plans et les cartes, donner les ordres, suivre le chantier, appliquer les procédures, les règles, puis les transgresser, contourner, ruser, biaiser, jouer avec les contraintes pour en tirer le meilleur, jouer du less is more, jouer du « et en même temps », car le voici poète et politique, penseur et bâtisseur, contestataire et complice, souple comme le roseau, réfractaire comme la brique.

C'est dans ce choix et cette lutte – ou ce non choix et cette capitulation – que se fait le départ entre le « bon architecte » et les autres. Renzo Piano : « Si tu n'as pas cette force, où entre aussi une dimension morale, si la société ne fait naître en toi aucune angoisse, tu n'es qu'un imbécile. Toute la question est là. »

L'angoisse de Manal Rachdi est celle de la génération née après ce que l'on vient de décrire, après la guerre, après la prospérité, après la crise – une crise qui n'en finit tellement plus qu'elle n'est plus une crise, mais un grand désordre, une entropie aussi indéfinissable que l'âge médiéval pendant lequel les vestiges antiques, impériaux, républicains, flottaient au milieu des Cités-États, des ordres religieux et des tribus barbares dans une grande confusion d'idées et d'organisation, au rythme des migrations, des invasions, des guerres, des épidémies, et toutes sortes de menaces vitales que nous retrouvons intactes – tel est notre monde néo-médiéval.

Immobile et enraciné aux yeux de l'homme pressé, foisonnant et bourgeonnant sans cesse, au regard inspiré du poète, tel est l'arbre et sa figure. L'envie de bâtir lui est venue par surcroît, surplus et concession : quitte à construire, Manal veut faire pousser les arbres dans le béton, espérant secrètement le faire éclater par ses racines, il rêve d'un matériau poreux qui respire l'humus et laisse passer la sève comme le verre laisse passer la lumière.

Manal Rachdi a saisi les contradictions de nos contemporains, nomades contrariés, reclus dans leurs aquariums, derrière leurs écrans de leds. Humanité confinée et confite, dont l'écologie paradoxale recommande d'achever sa scission avec son « environnement » : interdiction des jardins zoologiques, des corridas et des cirques avec animaux sauvages, stérilisation des animaux domestiques, renoncement à la viande animale… Bref, renoncement à l'animal (jusqu'à ce que l'on s'avise de constater que le végétal souffre, lui aussi, d'être mangé).

Dans un monde de gonds, on arrive tôt ou tard au moment charnière. L'Histoire dira si le tournant des années 2020 et son climax extraordinaire et monstrueux – le grand confinement mondial – préfiguraient un retour de la balançoire permettant la réunion de l'être humain avec sa vraie nature, ou bien l'avènement d'un âge nouveau, celui de l'homme définitivement coupé de ses racines, un « meilleur des mondes » où même la procréation serait assistée et programmée, un mode de vie urbain-confiné qui pourrait bien se développer ailleurs que sur Terre. Si l'Humanité peut vivre sous cloche, elle peut devenir l'« espèce multiplanétaire » rêvée par Elon Musk et peupler les environnements les plus hostiles, de la Lune à Mars, de Mars aux lunes de Jupiter…

Ce serait l'ultime aboutissement d'un processus de conquête, mais aussi de retranchement, le triomphe du monachisme absolu de droit humain. Dans les années 2020, on peut naître, vivre, travailler et mourir sans quitter sa cellule d'habitation. C'était le rêve de Pascal, pour qui « tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ». Sauf que les monastères disposaient d'un cloître à ciel ouvert pour contempler les étoiles, et des champs à moissonner, et des vignes à vendanger. On n'imagine pas Montaigne penser sans chevaucher parmi les paysages du Bordelais et de Normandie, ou ceux de Suisse, d'Allemagne et d'Italie.

Effroyable retournement du dédalisme, l'homme pensait se rendre maître et possesseur de la nature, mais c'est la nature qui l'a retranché à elle pour s'en préserver, qui l'a enserré dans ses boulevards de ceinture, recroquevillé dans son terrier, dont il ne peut plus s'échapper que par les mondes virtuels, parquant l'humanité dans ses réserves urbaines.

Mais voici qu'arrive une nouvelle génération d'architectes qui n'a pas attendu la succession des COP et des GIEC pour prendre son destin en main. Manal Rachdi, emblème d'une génération rebelle à sa manière, sans manifeste ni tapage, samouraï sans sabre, guerrier furtif et silencieux – mais qui déménage.

Ce n'est pas un hasard si on le recroise ce soir au Centre Pompidou, lors du vernissage de la grande exposition consacrée à Norman Foster, dont les grandes tours et les grands projets industriels aboutissent à une salle dédiée à la nature et à l'urbanité, à la figure de « l'arbre métaphore du bâtiment idéal » avant de replonger dans les grands aéroports et les monastères en régolithe abritant les colons extra-territoriaux de la Lune et de Mars. Intéressante plasticité d'un grand architecte se coulant dans l'humeur du temps et les désirs contradictoires de ses commanditaires, réservant ses utopies aux carnets de croquis hérités de l'enfance. Manal Rachdi, nous allons le voir, n'a pas renoncé à la concrétion du rêve en réalité, il a l'échine dure et le corps vertébré.

CHASSEZ LA NATURE ET ELLE REVIENT AU GALOP

Selon Rudy Ricciotti, « c'est cela l'usage des signes, la possibilité romantique de croire à une transformation du monde, d'être prêt à en découdre ». Manal Rachdi inscrit son travail dans une contre-réforme douce mais obstinée, disposé au compromis sans compromission. Pas plus que Jean Nouvel, il ne renie l'acier et le béton ni ne se réfugie dans la tentation de Thoreau et de Rousseau, ou dans le gadget facile du matériau écolo. Il ne dessine pas non plus des cabanes en contreplaqué, chauffées aux billes agglomérées. Non, il tente la synthèse, la greffe, le jumelage, le mariage des matériaux, des essences, des circonstances, des théories, des styles et des systèmes, il étudie l'arbre non seulement pour en planter mille, mais pour le déconstruire et le transposer dans un « Arbre de vie » (Créteil) ou un « Arbre blanc » (Montpellier). Et il travaille avec tout le monde, les ingénieurs, les politiques, les industriels, les promoteurs. C'est un arbre qui dissimule une forêt.

Né dans un monde dématérialisé, artificialisé, Manal Rachdi en prend le contre-pied, non pour nous ramener à l'état de nature – rêve utopique et naïf d'une urbanité ignorante des duretés de la vie sauvage –, mais pour revenir, consciemment ou non, à l'idéal de la Renaissance, du Grand Siècle.

C'était l'époque où l'on taillait la pierre et les haies, on civilisait les chemins et les champs, on naturalisait les maisons et les villages. L'homme devait habiter les œuvres parfaites de Dieu, en gardien et en jardinier. Il avait le sens de ses limites, le sens de l'humilité ; et le sens de l'esthétique – qui fait si cruellement défaut à notre époque utilitariste, calculatrice, dont les chaînes de montage bien huilées produisent au kilomètre une « mocheness » étalonnée certifiée tamponnée.

« Là-haut dans les airs, j'habite dans un palais ; il est tout en verre, magnifique et spacieux », dit le fou dans le Tristan et Iseut de Chrétien de Troyes. Avec Rem Khoolas, cela devient un New York délire, manifeste rétrospectif de la Nouvelle-Amsterdam verticale, quitte à abriter dans ses entrailles les usines des prolétaires entièrement dévoués aux maîtres du ciel, selon la parabole vertigineuse de Metropolis et ses nombreuses réinterprétations, jusqu'à Dark City et Matrix qui substituent à la caverne de Platon et à l'usine souterraine le métavers et la matrice, tout aussi dystopiques. Manal Rachdi croit au métavers, mais pas à celui de Ready Player One ou de Total Recall. Avant le « manifeste » de New York, il y eut le « manifeste » de Versailles, fait d'éclat, d'eau et de lumière, fait de palais, jardins, bosquets, labyrinthes ; et les « grands jets d'eau sveltes parmi les marbres » de Verlaine. Versailles est l'achèvement de l'idéal humaniste, antique et chrétien, qui apprivoise la nature en lui gardant son naturel, une interpénétration réciproque et subtile qui met le couvercle sur le clair-obscur médiéval tout en ménageant la surprise par d'autres effets – grottes, orgues hydrauliques, jeux de miroirs… Par la magie des glaces de la Grande Galerie, les jardins entrent dans le palais et préfigurent les mondes virtuels cités plus haut, ils préfigurent surtout les galeries des glaces verticales que sont les forêts de tours cristallines de Dubaï, Shanghai, Lagos, et partout ailleurs. Le XVIIe et le XXIe siècles sont les deux charnières. Versailles, trait d'union entre les cités antiques et les cités-jardins, entre les rêves d'Éden et d'Arcadie, de Bagdad, Grenade et Samarcande ; Versailles qui annonce les cauchemars des villes nouvelles, l'ère moderne sauvage, où la jungle urbaine remplacera la forêt, et où le béton remplacera le marbre.

La machine de Marly, l'arasement des collines et le détournement des cours d'eau, la création des manufactures (Gobelins, Saint-Gobain…), tout cela préfigure aussi les folies urbaines du communisme et du capitalisme : Louis XIV a permis Rockefeller et Staline. La ville verticale, ses forêts de béton, ses mers de parkings, voici l'homme sans humus, sans humanité, avec son cortège de violences et de dystopies jusqu'à Gotham City, et jusqu'au Misanthrope de Damián Szifrón, film dans lequel un marginal « exécute » ses semblables à coups de fusil de précision un soir de réveillon parce que leurs bruits troublent le silence de la nuit, parce que leurs feux d'artifice achèvent de masquer les étoiles au surplus des lampadaires et luminaires, et des tours de béton.

« Le beau c'est le bizarre », écrivait Baudelaire, le penseur de la modernité. Le beau du neuf a été poussé au beauf extravagant, La Grande Bellezza s'épuise dans la vacuité tapageuse des défilés de mode, concerts de casseroles et débats hystérisés, épuisement des ressources et du sens, épuisement de patience sur fond d'infrasons…

On sent de partout qu'un retournement est à l'œuvre, que notre époque est charnière, et l'œuvre de Manal Rachdi s'inscrit dans cette charnière, ce point de fuite et d'interrogation. Le retour en arrière est impossible, le « grand bond en avant » vers les étoiles illusoire, il faut réparer et transformer les villes et les champs, recoudre l'humain au vivant.

RECOUDRE L'HOMME SUR LA TOILE DU MONDE

Manal Rachdi est le fruit de cette grande histoire et d'une histoire familiale qui commence au Maroc, dans la ruralité. Le jeune Manal parcourt les forêts de Rabat avec son grand-père, il gardera toujours au corps et au cœur l'odeur de l'humus, la lumière du soleil à travers les branches, les sons d'une vie qui grouille et qui tressaille, la respiration du vivant, il emporte avec lui la nostalgie de l'Éden et du jardin de l'enfance.

Et que croyez-vous qu'il fît comme études ? Architecture ? Nenni ! Manal Rachdi étudie d'abord la biologie et la géologie, encouragé par ses parents, un père médecin et une mère sage-femme. Ce détour imprévu sera fertile : l'architecte est un accoucheur de formes, et il opère en tissu urbain. Il sait aussi qu'il est vain de renier le progrès technique, tout aussi dangereux de cloisonner les savoirs. La médecine reste un bricolage et considère l'être humain en son entier, comme un système participant d'un grand mystère.

Sa connaissance intuitive, sensorielle et sentimentale de l'organique, du vivant, il la complète d'une approche scientifique. Il veut comprendre le fonctionnement des cellules. Il s'attarde sur cette chose miraculeuse, qui garde son secret, où la vie se confectionne derrière la protection d'une membrane, c'est-à-dire un mur, mais poreux. La cellule met en relation le dedans et le dehors autant qu'elle les sépare et les distingue, elle permet l'échange, le commerce. Blaise Cendrars le poétisera à sa manière : « Systole, diastole : les deux pôles de l'existence ; outside-in, inside-out : les deux temps du mouvement mécanique ; contraction, dilatation : la respiration de l'univers, le principe de la vie : l'Homme. Dan Yack, avec ses figures. »

Et puis, le cycle éternel des naissances et des morts : dans ses conférences Manal rappelle qu'il suffirait de deux ou trois siècles – une nanoseconde à la pendule cosmique – pour effacer de la Terre toute trace visible d'occupation humaine. C'est une autre qualité héritée de son histoire familiale, l'humilité – humilité devant la complexité du corps humain, sa frugalité, sa fragilité et sa résilience, sa transience. Alors, c'est décidé ! « le biomimétisme est l'avenir de l'urbanisme » et le vivant sera donc la principale source d'inspiration de Manal Rachdi et de son agence, OXO Architectes. Tant d'architectes égotiques rêvent d'immortalité en dessinant le monument singulier – l'œuvre qui se détache et se distingue, le style iconique – en rupture avec son temps et son contexte. C'est l'archétype de la tour solitaire, qu'elle soit tour sans fin, comme la tour Montparnasse, le Chrysler Building…, ou qu'elle soit de forme simple comme le Gherkin (en référence au cornichon). Quand on évoque cette tendance, Manal Rachdi réagit au quart de tour : sans aller jusqu'à l'anti-matière, il produit de l'« anti-tour » à longueur de journée : son architecture contextuelle se fond dans le décor, furtive, souterraine, immergée, quasi invisible ! Sa méthode : « Je recherche aux tréfonds du lieu toutes les informations qui peuvent m'aider à concevoir le projet le plus adapté au paysage, à la météorologie, aux habitudes de vie, aux traditions. L'essentiel est d'arriver à un dialogue équilibré entre l'architecture, le bâtiment proprement dit, et son environnement. Et ensuite le traduire en balcons avec vue, en jardins ou en système de camouflage. » Ainsi, il dissimule le lycée Jean Moulin sous une colline, dans un massif, il le noie dans un paysage offert en retour aux élèves. Depuis les terrasses étagées, ces derniers pourront le contempler, avec ses « courbes douces », en « vues larges et lointaines ».

Manal Rachdi est un paysagiste intuitif et itératif, plus qu'un formaliste. La typologie des formes chère à Jean-Christophe Quinton, qui sut brillamment mettre en boîte les rêves des architectes du Grand Paris à la Cité de l'architecture, l'intéresse moins que la topologie des lieux.

Et sa méthode est inductive, intuitive, il lance son crayon sur le papier, fait tourner ses logiciels, introduit ses paramètres, ses objectifs, ses contraintes, observe le rendu et relance les dés indéfiniment jusqu'à obtenir le résultat voulu, à la manière d'un artiste attentif au moindre détail – une texture, un bouton de porte – et à la composition d'ensemble. L'Ecotone Antibes : une colline au crépuscule, et, sous la végétation, une ville à l'image d'une fourmilière, une ruche. Les larges escaliers du BEM de Saclay deviennent les bancs d'un « amphithéâtre spontané », on peut les descendre ou s'y poser pour une conversation détendue ou passionnée – comme Hestia et Hermès, toujours de concert.

Certes, quand Manal Rachdi réalise seul l'Arbre de vie et l'Arbre blanc avec Sou Fujimoto et Nicolas Laisné, ce sont des monuments éclatants, ce sont des tours avec un grand « T » ! Regardez comme les arbres grimpent en terrasse le long de l'Arbre de vie, comme pour en atténuer la rigueur, dessinant un massif étagé, semblable aux rizières d'Orient. Regardez comme l'Arbre blanc déplie ses balcons généreux en corolles végétales, au contraire des tours étiques, austères, phalliques ou anorexiques ; au contraire des capitales franchisées, « toutes les mêmes devenues, aux facettes d'un même miroir, vêtues d'acier, vêtues de noir, comme un lego, mais sans mémoire » (Gérard Manset). Comme un écho lointain à la proue et aux plantureuses dessertes du Nemausus de son mentor, Jean Nouvel, à Nîmes, non loin de Montpellier. À Lille, c'est une Kaskade qui déverse un torrent de verdure sur les étages d'un bloc de pierre blanche aux treilles boisées, éclaboussant de sa luxuriance la ligne de chemin de fer en contrebas, rebondissant sur la façade minérale et austère du grand ensemble de style « Perret » situé à l'arrière-plan. Les Mille Arbres en pont suspendu au-dessus du périphérique parisien, le Flowing Park de Moscou, les montagnes russes du parc métropolitain de Lille, ce sont autant d'interprétations des jardins suspendus de Babylone, des ponts habités de Florence et Paris, ou de l'habitat troglodytique des bords de Loire, niché dans la pierre, entre ciel et jardin.

Quand on demande à Manal Rachdi de concevoir l'Intelligence Campus sur la base aérienne 110 Creil pour ouvrir le monde du renseignement à la société civile, pour mettre en un lieu unique des militaires « paranos », des geeks autistes et des chercheurs fous – quand tout homme sensé partirait en courant –, il dit « oui » et il conçoit une ville du futur parcourue par des drones sur voile et sur roues, sur des autoroutes de verdure, avec un village d'entreprises redonnant vie aux hangars d'aviation, et puis des carrefours et des amphithéâtres où se croiseront analystes, startuppers et chercheurs. Il y aura même un musée de l'espionnage à la française et un festival de films.

Autre « mission impossible », ressusciter les mythiques studios de cinéma de la Victorine qui fêtent leur centenaire en 2019, mais sont à l'abandon depuis trop longtemps. OXO ressuscite un village artistique, ouvert à tous les amoureux du cinéma, tout en préservant la confidentialité des tournages dans des plateaux agrandis, qui intégreront le bassin dans lequel Rex Ingram tourna les scènes sous-marines de Mare Nostrum en 1925, tandis que la magnifique menuiserie ayant servi à confectionner les décors des Enfants du paradis et de La Nuit américaine, deviendra lieu de rencontre, de restauration et de mémoire des grands tournages – sans oublier de se projeter vers l'avenir, avec l'École des compagnons de la Victorine. Même quand on offre à Manal Rachdi des stations fantômes du métro de Paris, il trouve le moyen d'en faire des piscines, des jardins et des salles de spectacle.

Ces projets provoqueront l'enthousiasme des visionnaires ; et attireront comme il se doit les foudres des conservateurs étriqués, engoncés dans le confort de l'entre-soi stérile, réfugiés au couvert du « secret défense » ou du « secret de tournage »… « Patience, patience dans l'azur », selon Hubert Reeves, en France les idées progressent à l'ancienneté.

Marque des grands, Manal Rachdi réitère les mêmes convictions de projet en projet, tout en refusant la facilité de l'autoplagiat et du menu « Signature ». Il ne fait jamais le même bâtiment, mais ce n'est pas par coquetterie, c'est que le contexte oblige. La nature se recopie en se réinventant chaque fois ; il n'y a pas deux arbres identiques sur toute la Terre. La nature est expérimentation sans fin, fugue entropique en serpent spirale aux mille mutations.

Oui ! Manal est fidèle à Jean, il fait du nouveau et du « Nouvel », il a repris le flambeau de qui tonna des décennies durant contre « la gigantesque entreprise d'uniformisation nationale ». En archéologue sensible du contexte, Manal continue le combat contre les plans d'urbanisme instillant « la mort codifiée, lente et inexorable, de la vraie vie de chaque ville française ». Et comme les soixante-seize signataires de l'appel de mars 1976, il joue collectif, en association – ce livre en est la vivante illustration.

L'HORIZON ZEN

On a dit que Manal Rachdi était français, marocain, mais il est surtout nippon jusque dans son physique de samouraï. Il voit les bâtiments comme des nuages perdus dans l'immensité du ciel délavé. À Bordeaux, ce sont des cirrus aux « verticales célestes » qui révèlent « des reliefs lointains », préférant l'estampe à l'estampille. Sa collaboration avec Sou Fujimoto ne peut relever du hasard. L'Extrême-Orient fascine, au miroir inversé de l'Occident. Au Soleil levant, les bains sont bouillants, on mange les huîtres chaudes et le poisson cru, on boit le saké tiède, les voitures sont carrées et les maisons en papier, on dort sur le sol, les meubles sont volants, on ferme un carré par un rond, et les fumeurs sont priés de fumer à l'intérieur. « Miroir » on a dit, mais miroir sans verre, miroir de papier, qui préfère le translucide et l'opaque à la dureté de l'éclat. Le Japon aide Manal Rachdi à raisonner à l'envers, pour faire du léger et de l'aéré dans l'hyperdense, comme c'est le cas des projets de logements et d'équipements tertiaires conçus par OXO pour Nanterre.

Manal Rachdi est méditerranéen et japonais par sa recherche d'économie des moyens et des ressources, et sa recherche d'harmonie entre les formes et les usages, dont l'esthétique n'est jamais absente : feng shui et kalo(k)agathos, même combat. Optimiser, limer, rogner, renverser, poncer, lever, décompresser, incliner, creuser, ouvrir, jouer avec les maquettes et faire tourner les modèles encore et encore jusqu'à trouver la forme idéale, l'équation parfaite. Tous les grands artistes passent par ce processus de tâtonnement qui fait appel à l'intelligence autant qu'à la sensibilité.

« Le bâtiment le plus écologique est celui qu'on n'a pas construit » fait partie des mantras de Manal Rachdi. Plus de la moitié de l'humanité vit désormais en ville, et l'une des questions lancinantes est celle de la « ville durable ». Faut-il des villes étalées et respirables ; des villes pavillonnaires, archipéliques ; ou des villes denses, intenses et minérales ? « Ni l'une ni l'autre », répond l'apôtre de la troisième voie. Densification et verticalisation permettent d'éviter l'étalement, mais la minéralisation et l'exclusion du vivant créent d'autres difficultés : augmentation de la température, allongement des circuits logistiques, mauvais rendement énergétique des tours, épuisement des matières premières, sans compter les effets sur la santé physique et mentale. Manal Rachdi n'a aucun doute, c'est l'humain retranché du vivant qui devient un zombie, un « légume », obèse ; c'est la violence de la dalle de béton qui produit la violence humaine. Dans sa tour de cristal et d'ivoire, le vieil architecte de Tree of Life regrette le cottage de son enfance, comme Manal Rachdi regrette les forêts de Rabat. Lost Paradise, de la Genèse à John Milton, et à Toru Naomura.

Entre ville étalée et ville verticale, il y a la voie du bon sens préindustriel, les villes de la Renaissance et les cités-jardins de l'ère industrielle, la sagesse des Romains et des Grecs qui savaient orienter les villes en fonction des vents dominants, utiliser les ombres et la circulation des eaux, recycler l'énergie et les déchets. Visiter les ruines de Pompéi, d'Herculanum et du Péloponnèse est plus instructif qu'un manuel d'ingénierie. Manal Rachdi en est convaincu, les forêts et les parcs peuvent réduire de trois ou quatre degrés la température des villes (branchages, ombrages, évapotranspiration,…), et on pourrait calculer et maîtriser le rendement carbone complet des bâtiments et des villes, pour peu que le politique en ait la volonté...

S'intégrer, s'inspirer, récupérer, recycler. Ne jamais renoncer à l'esthétique, à la beauté soudaine et imprévue de la vie, dont la géométrie dessine les formes les plus diverses. On a pu penser qu'il y avait une vie évoluée sur Mars en raison de tracés rectilignes sur le sol, interprétés comme des « canaux martiens ». Quand Manal Rachdi découvre le projet de ville nouvelle, The Line, conçu comme un gigantesque miroir posé dans le désert saoudien, son cœur fait un bond : qui voudra habiter entre ces murs gigantesques dignes d'un décor de la série « Black Mirror », dans un bâtiment-ville rectiligne qui ressemble à tout sauf à une ville ?

Le retour à la nature est devenu la nouvelle doxa – en témoignaient déjà, en 2009, les réponses des dix équipes internationales qui participaient à la consultation internationale du Grand Paris lancée par le président Nicolas Sarkozy. Manal Rachdi y avait participé aux côtés de Jean Nouvel, Jean-Marie Duthilleul et Michel Cantal-Dupart. Que ce soit l'habitat, les transports, l'identité, la culture, la reconnexion avec la nature sautait aux yeux, « jamais on avait vu un cœur aussi coupé de ses membres » (Richard Rogers). Hélas ! Ce grand élan, cette grande vague riche de mille propositions et « mille petits bonheurs » allait se briser sur la coalition des mauvaises pratiques et des mauvaises habitudes : la planification à l'ancienne, la promotion immobilière à l'ancienne, l'ingénierie à l'ancienne, les calculs politiciens à l'ancienne… Les mille rêves se transformèrent en millefeuille administratif encore plus inextricable que l'ancien, et la transposition du métro de Fulgence Bienvenuë à l'échelle métropolitaine, conçue par le génial Jean-Marie Duthilleul, devait laisser la place à un monstrueux ver de terre souterrain – toujours pas sorti de terre treize ans plus tard.

Manal Rachdi décida alors de tracer sa route et d'expérimenter à son échelle, sans cesser de porter des rêves aussi fous, comme celui d'établir une communication entre les deux rives du détroit de Béring.

Si l'écologie est la nouvelle doxa, si l'intention est là, son application peut virer au cauchemar. Quand on voit Norman Foster et Steve Jobs enfermer une forêt entière dans le gigantesque cercle de verre et de béton de l'Apple Park situé à Cupertino, on a beau être impressionné par le rendement énergétique et la perfection formelle, le résultat fait aussi froid dans le dos que le projet The Line. Paradoxe du minimalisme maximaliste. Où est le charme de la rencontre accidentelle, où est la place laissée à l'imprévu, l'improvisation, la découverte ? Rudy Ricciotti raconte qu'il a laissé une coulée épaisse de béton difforme gâcher le joli tracé rectiligne d'un plan dessiné au cordeau (celui du Pavillon noir d'Aix-en-Provence), précisément parce que c'était un accident de l'histoire, une scarification inattendue, survenue un soir de Réveillon. Avons-nous envie de vivre dans un trait ou dans un cercle, et de passer nos journées à tourner en rond ?

Le cinéma est l'art du hors-champ, la poésie est l'art de la suggestion, tout art est art de la dissimulation, de la dissonance. Parfois « la moitié vaut mieux que le tout ». Et pour une ville, se faire admirer, ne jamais se montrer en entier, se faire pénétrer par petites touches et événements successifs. « Un fleuve n'inspire de la frayeur qu'autant de temps que l'on n'en connaît point le gué » (Baltasar Gracián, Le Héros). C'est dans cet esprit qu'OXO a conçu Dosha, dessinant comme un grand palais aux fenêtres vénitiennes, avec ses jardins suspendus dans le quartier Armagnac de Bordeaux. « N'est-ce pas là l'essence de l'architecture ? Un lieu qui provoque le désir d'explorer, qui permette à chaque individu de s'isoler pour vaquer à ses lectures et ses désirs de découverte ? »

L'appropriation, éternelle préoccupation de l'architecte livrant son bâtiment, qui se demande : fera-t-il monument ? Passera-t-il l'épreuve du temps ? Dialogue fécond de l'Histoire avec la Géographie : combien de planifications de géomètres contrariées ou suscitées par les accidents de la vie, par les guerres, les raz-de-marée ? À Lisbonne, le séisme de 1755 se lit dans les lignes austères de la Baixa Pombalina, dominée par les ruelles en serpent de l'Alfama arabe et du Chiado d'époque romaine et médiévale. Paris se lit comme un tronc d'arbre coupé dont les cernes de croissance sont les îles gallo-romaines, la place royale, le boulevard haussmannien, le périphérique. À Berlin, les grapheurs ont peinturluré ce qui reste de la grande balafre en béton, faisant du mur carcéral un symbole de joie retrouvée. Même l'expansion de l'austère Brasilia « corbuso-niemeyerienne » a fini en énorme Bagunça, un joyeux bordel anarchique, ce qui nous ramène au commencement de cette histoire : le dédalisme et ses mille impasses, le cercle de la montre de l'Apple Park, la balançoire du progrès qui ramène au point de départ.

Alors achevons l'ennemi qui gît à terre, l'idéologie invisible et sournoise tapie dans le mur lisse, la langue de bois, la norme froide et le mot creux : « végétaliser », « HQE », « éco-quartiers ». L'homme s'est tellement coupé de ses racines naturelles et poétiques qu'il ne peut plus ni verbaliser ni penser ce qu'il a perdu : l'osmose symbiotique avec le grand tout cosmique. Les mots lui manquent et son âme est désemparée de cette perte sourde. Aldous Huxley avait dû recourir à la mescaline pour rouvrir « les portes de la perception » et se reconnecter à la nature, suivant l'exemple des chamanes amérindiens. L'usage des drogues dures étant interdit, on ne peut attendre des architectes, si talentueux soient-ils, qu'ils gomment chez l'être humain des milliers d'années de détachement progressif de lui-même. Et pourtant, on doit le faire. On doit leur demander, car certains ne savent pas que c'est impossible. Et ils vont donc réussir. Un jour. Manal Rachdi est de ceux-là.

Éric Garandeau est l'auteur des romans Tapis rouge (2019) et Galerie des glaces (2021), publiés aux Éditions Albin Michel. www.eric-garandeau.com

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