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La patience et le temps

Carnet, essais · 2025-03-12

Je n'ai jamais été patient. Je n'ai pas grandi en attendant les choses, je suis allé les chercher, parfois trop tôt, souvent trop vite. Je me sens plus vivant dans le mouvement que dans l'attente, dans l'erreur que dans la perfection, dans la répétition d'un geste que dans la contemplation d'un résultat. Cette impatience est probablement un défaut. Elle est aussi devenue une méthode.

Le collage me convient pour cette raison. Il me permet d'avancer sans attendre. Je pose une image à côté d'une autre, une matière contre une autre, un volume sur un autre, et je regarde ce que la rencontre produit. Je n'ai pas besoin que chaque pièce soit parfaite avant d'assembler. L'assemblage révèle ce que les pièces isolées ne savent pas. Le mouvement entraîne les erreurs, et parfois ces erreurs m'intéressent plus que ce que je cherchais. Il m'arrive de les provoquer, de pousser une combinaison que je sais fragile juste pour voir ce qui résiste. Une méthode qui exclurait l'erreur exclurait aussi la découverte. Je préfère avancer mal que ne pas avancer.

J'admire pourtant les patients. Ceux qui peuvent rester des mois sur un détail, qui acceptent de laisser une intuition décanter pendant un an avant de l'utiliser. J'y travaille, lentement. Je ne progresse pas vite vers la patience, c'est le paradoxe, mais je sais qu'elle est une force que je n'ai pas et que je voudrais avoir. Travailler sa propre impatience est sans doute la discipline la plus difficile, parce que l'impatience refuse par nature les disciplines.

J'ai longuement conversé avec mon ami Azzedine Alaïa, pour qui le temps était une passion. Il avait fait de l'intemporel le centre de son travail. Pas l'intemporel comme prétention à l'éternité, l'intemporel comme refus du calendrier imposé. Il ne voulait pas entrer dans le rythme des collections standard, ces saisons artificielles qui obligent à produire de la nouveauté pour la nouveauté. Il préférait sortir une pièce quand elle était prête, que ce soit dans six mois ou dans trois ans. Le temps n'était pas son ennemi, c'était son matériau. J'ai mis des années à comprendre la profondeur de cette position. Lui dessinait pour les corps qui dureraient, moi je dessine pour les villes qui changeront. Mais la question est la même : comment faire du temps un allié plutôt qu'un adversaire ?

C'est la question que je me pose à chaque projet désormais. Comment construire des bâtiments qui n'ont pas peur de vieillir, qui se laissent traverser par les saisons, qui acceptent la patine, qui peuvent être modifiés sans être détruits ? Comment dessiner des architectures qui évoluent au lieu de s'user, qui s'enrichissent au lieu de se dégrader ? Le temps long de l'architecture ne devrait pas être subi comme une fatalité. Il peut être conçu comme une ressource, exploité comme une matière, intégré au projet dès le premier trait.

J'ai même proposé une fois, pour le concours de la bibliothèque de Taichung en 2013, le projet ultime de cette pensée : un bâtiment échafaudage. Une structure conçue pour rester en transformation permanente, jamais finie, jamais figée, en chantier perpétuel. Les habitants pouvaient ajouter, retirer, déplacer. Les saisons modifiaient l'enveloppe. Les générations successives réécriraient les plans sans détruire l'ossature. Le temps n'était plus une menace pour le bâtiment, il en devenait le moteur. Sa condition d'existence était son inachèvement. Son intemporalité tenait précisément à ce qu'il refusait de jamais s'achever. Le projet n'a pas été retenu, évidemment. Trop radical, trop coûteux à expliquer aux commissions, trop éloigné des habitudes de la maîtrise d'ouvrage. Mais je n'ai jamais cessé d'y penser.

Voilà la contradiction que je porte. Je suis impatient dans ma méthode, je veux avancer vite, assembler, rater, recommencer. Et pourtant je rêve de bâtiments qui dureront longtemps, qui auront le temps comme allié, qui dialogueront avec des générations que je ne verrai pas. L'impatience du geste au service de la patience de l'œuvre. C'est peut-être ainsi qu'on doit le formuler. L'architecte court vite pour que le bâtiment puisse, ensuite, prendre tout son temps.

Le temps est le seul matériau que l'architecte ne peut pas commander. Il vient quand il veut, à la vitesse qu'il veut, et il décide en dernier ressort si l'œuvre tiendra ou non. Mon métier, à mesure que j'avance, ressemble de plus en plus à une négociation avec lui. Je n'arrive pas encore à la stoïcité, cette acceptation tranquille de ce que je ne contrôle pas. Mais j'ai au moins compris que le temps n'est pas mon ennemi. Il est le seul associé dont je n'ai pas choisi le nom, et avec lequel pourtant je signe chaque bâtiment.

Rumi disait : autrefois j'étais intelligent et je voulais changer le monde, aujourd'hui je suis sage et j'essaie de me changer moi-même. J'ajoute juste, à 48 ans : si j'ai le temps.

Manal Rachdi

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À propos

OXO Architectes est une agence d'architecture fondée en 2010 à Paris par Manal Rachdi, architecte franco-marocain exerçant depuis 2004, année où il co-fonde sa première agence OFF. Basée à Montreuil, l'agence développe une architecture biomimétique, bio-inspirée et bioclimatique où la nature est une matière première du projet. Projets emblématiques : l'Arbre Blanc à Montpellier (livré en 2019), Mille Arbres à Paris, Ecotone à Antibes et Arcueil. Manal Rachdi est Chevalier des Arts et des Lettres (2025) et lauréat de l'International Architecture Award 2025 (Chicago Athenaeum).