Judd, ou la trame avant le récit
Judd ne dirait probablement rien. Il regarderait l'Arbre Blanc longtemps, en silence, puis il pointerait du doigt, sans commentaire, la grille structurelle cachée sous la prolifération. Et il aurait raison. Toute son œuvre, tout son enseignement, toute sa colère contre le bavardage des sculpteurs de son temps tenait dans ce geste : montrer la structure, ne rien ajouter.
Je ne suis jamais allé à Marfa. Je connais ce désert texan par les livres, par les photographies, par les récits d'amis architectes qui en sont revenus convertis. C'est un manque dans ma formation, et je le sais. Mais j'ai traversé Dia:Beacon, et cela m'a peut-être suffi. Une ancienne usine Nabisco au bord de l'Hudson, des halls immenses où Judd a posé ses boîtes en aluminium et en contreplaqué, et la lumière du Nord qui tombe par les sheds comme dans un atelier de peintre. J'y suis resté longtemps, seul devant les volumes alignés, à comprendre quelque chose que les livres ne m'avaient jamais vraiment dit. Que ces objets ne sont pas froids. Qu'ils respirent à leur manière, par la lumière qui glisse sur leurs faces, par l'écho du sol sous les pas, par la façon dont l'usine elle-même devient partie de l'œuvre. Le minimalisme n'est pas une absence, c'est une présence si nette qu'elle laisse enfin la place au regardeur.
Tout, chez Judd, est refus du récit. Pas de métaphore, pas d'organicité, pas d'arbre, pas de symbole, pas d'allusion. Des objets spécifiques, posés là, dans la lumière du désert ou dans celle d'une usine reconvertie, qui ne renvoient à rien d'autre qu'à eux-mêmes. Pas de drame, pas de geste de l'artiste, pas de trace de la main. La forme et la matière, et c'est tout. C'est une leçon que je n'oublie pas, même quand mon travail semble dire l'inverse.
Parce que mon travail ne dit pas l'inverse, en réalité. L'Arbre Blanc, sous son exubérance, est une trame rigoureuse : un module structurel répété, un balcon-type décliné en variations contrôlées, une combinatoire qui produit le chaos apparent à partir d'éléments parfaitement réguliers. Si l'on enlève la végétation, si l'on retire les habitants, si l'on dépouille le bâtiment de ses qualités narratives, il reste une grille. Le chaos apparent est une mathématique. Le poème cache un théorème. Et c'est ce théorème qui tient debout, pas le poème.
Et là, l'enfance revient. Pas par la grande porte, par une petite. Je revois la maison de mes grands-parents, le patio que je traversais pour rejoindre les chambres du fond, et un mur de zelliges qui montait jusqu'à hauteur d'épaule. Étoiles à huit branches, hexagones imbriqués, étoiles à seize branches qui s'enchaînaient sans qu'on voie jamais la jointure. Je m'arrêtais parfois, je suivais une étoile du doigt, j'essayais de comprendre par où elle s'accrochait à la suivante. Je ne savais pas que je regardais un système. Je ne savais pas que les artisans marocains, depuis huit cents ans, pratiquaient une discipline qui en Occident n'a été nommée qu'en 1965 par un sculpteur new-yorkais en colère contre l'expressionnisme abstrait. Module, répétition, symétrie, refus de la figure, pure présence du motif. J'ai grandi entouré de minimal art sans le savoir, dans une maison qui pratiquait la rigueur géométrique depuis huit siècles.
Je sais que le rapprochement est risqué. Les zelliges ne sont pas du Judd. Ils portent une charge spirituelle, une cosmologie, une représentation mathématique de l'infini divin que Judd aurait probablement trouvée bavarde. Eux racontent quelque chose, lui voulait taire toute narration. Mais c'est précisément cet écart qui m'intéresse. Le minimalisme judien est un minimalisme athée, désenchanté, qui a coupé le motif de toute transcendance pour ne garder que sa logique formelle. Les zelliges sont un minimalisme habité, où la répétition est une prière. Entre les deux, la même grille, deux mondes opposés. Et moi, je travaille exactement dans cet écart : la rigueur du module sans la nostalgie du sacré, mais sans l'aridité du désert texan non plus. Une trame qui sait d'où elle vient.
Donc je dois à Judd ce que je dois aux artisans qui ont posé les zelliges du patio de mes grands-parents, à mille ans d'écart : le droit d'avoir une trame avant d'avoir un récit. Le module silencieux qui autorise, sous lui, toute la profusion possible. La discipline qui rend la liberté praticable. Sans la grille, l'organisme s'effondre. Sans le théorème, le poème déraille.
La profondeur de champ tient là, exactement : entre l'objet juddien et l'organisme vivant, il y a un seul mécanisme commun, la répétition d'un élément simple qui finit par produire de la complexité. Une branche est un module variable. Une feuille est une réplique imparfaite. La forêt est un *specific object* qui a appris à respirer, à plier sous le vent, à accepter ses propres défauts. La nature est minimaliste à sa manière, sauf qu'elle s'autorise le tremblement, l'asymétrie, l'erreur. Judd voulait des bords nets, des angles droits, une matière sans histoire. Le vivant veut la même rigueur, mais avec du jeu, du flou, du temps. Mon métier, c'est peut-être de tenir cette tension : la trame de Judd avec la respiration de l'arbre, le module du patio de mes grands-parents avec la lumière qui change.
Une trame bien posée n'a pas besoin du regard. Elle tient. C'est peut-être à cela qu'on reconnaît une architecture juste : elle continue, dans l'oubli, à porter le monde qui l'a quittée.
Manal Rachdi