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Échange avec Goldsworthy

Carnet, essais · 2023-11-05

Ce qui m'a marqué, ce n'est pas une photographie. C'est un petit moment de bonheur, un après-midi de chaleur en Provence, à Château La Coste. Nous descendions le sentier avec ma femme et mes enfants, fatigués par le soleil, et nous sommes tombés sur Oak Room. Une simple ouverture dans un mur de pierre sèche, presque invisible. On entre, et la fraîcheur vous prend immédiatement. À l'intérieur, douze cents branches de chêne entrelacées en voûte, sans aucune fixation, juste tenues par leur propre logique. Un nid creusé dans la colline, à la fois tombeau, abri, racine inversée. Mes enfants se sont tus, ce qui est rare. Ma femme a souri. Nous sommes restés là, longtemps, à respirer cet air plus frais que dehors, à regarder la lumière filtrer entre les branches. Une de ses installations permanentes les plus accessibles en Europe, et l'une des plus justes que j'aie jamais traversées. Tout ce que j'aime de l'architecture tenait dans cette pièce silencieuse : un geste minimal, une matière brute, un climat retrouvé, et le bonheur simple d'une famille qui s'arrête.

Je n'ai jamais rencontré Andy Goldsworthy. Mais je crois avoir eu, en regardant ses photographies et en traversant Oak Room ce jour-là, une longue conversation avec lui. Une conversation à sens unique au début, puis de moins en moins, à mesure que je comprenais ce que ses gestes me disaient de mon propre métier.

Goldsworthy travaille en secondes. Il pose des feuilles cousues une à une avec des épines de pin, il empile des glaçons en spirale au lever du jour, il aligne des cailloux sur la crête d'un rocher battu par le vent. Et il sait, en posant le dernier élément, que la marée, la fonte, ou simplement la nuit viendront effacer son geste avant qu'il ne dorme. La photographie est le seul vestige. L'œuvre, elle, est déjà retournée au monde au moment où on la regarde. Moi, à l'inverse, je construit ce qui durera un siècle, je signe des permis dont les volumes resteront debout bien après la mort de mes commanditaires. À première vue, nous ne faisons pas le même métier. Lui célèbre la disparition, je résiste à l'effacement.

Mais l'écart se referme dès qu'on change d'échelle. À l'échelle géologique, mes bâtiments aussi sont des feuilles posées sur la rive. L'Arbre Blanc, dans cinq cents ans, ne sera qu'une trace dans les archives municipales de Montpellier. Mille Arbres, dans mille ans, ne sera qu'une rumeur dans la mémoire de Paris. Goldsworthy n'a pas inventé l'éphémère, il a simplement raccourci la focale. Il a rendu visible, en une journée, ce que mes bâtiments mettront des siècles à révéler. Sa rapidité est une pédagogie. Et son Oak Room, paradoxalement, dit la même chose à l'inverse : une œuvre qui dure, mais faite de branches qui finiront par retourner à la terre. La permanence comme un sursis consenti, jamais comme un défi.

Je me souviens de mon grand-père, sur la plage de Mehdia, qui regardait la mer effacer mes pas. J'étais enfant, je m'agaçais que mes traces ne tiennent pas. Il m'avait dit, sans dramatiser : *rien ne reste sauf ce que la mer décide.* Cette phrase est restée en moi alors que tout le reste de cette journée s'est dissous. Je crois que je construis avec elle, sans toujours le savoir. Chaque fois que je dessine un bâtiment, il y a quelque part au fond de moi un petit garçon de Mehdia qui se demande combien de temps la mer le laissera debout.

Ce que Goldsworthy m'a appris, sans le vouloir et sans le savoir, c'est que l'architecte qui se prend pour un permanent devient ridicule. Tout bâti est éphémère, c'est seulement une question de calendrier. La pyramide, la cathédrale, le gratte-ciel, le pavillon de jardin : ils diffèrent par leur durée, pas par leur nature. Et puisque le choix de la durée est, au fond, le seul vrai choix éthique de l'architecte, autant le faire en conscience. Choisir le calendrier du vivant, qui se transforme, qui pousse, qui meurt et qui revient. Choisir des matières qui sauront vieillir, se patiner, se laisser reprendre par la pluie et la mousse au lieu de leur résister. Choisir des structures dont l'obsolescence n'est pas une catastrophe mais un retour. C'est cela, pour moi, construire avec le vivant : accepter que l'œuvre soit prêtée, jamais possédée.

Je vois trop d'architectes faire l'inverse. Ils dessinent des bâtiments qui se veulent éternels et qui sont, en vérité, des objets de catalogue conçus pour vieillir mal. Ils habillent du béton avec des panneaux composites qui jauniront en dix ans, ils empilent des verres collés qui ne se démontent pas, ils signent des silhouettes spectaculaires dont personne ne saura quoi faire dans quarante ans, ni comment les reprendre, ni où les enterrer. Ils confondent la permanence avec la pose, et le geste d'auteur avec la responsabilité. Ce n'est pas de l'architecture, c'est de la sculpture commerciale qui a oublié qu'elle pesait des tonnes et qu'il faudrait, un jour, en répondre. Le vrai courage de l'architecte contemporain, ce n'est pas de défier la pesanteur ou la norme, c'est d'accepter que son œuvre ne lui survive peut-être pas, et de la concevoir quand même comme si elle devait servir.

Cela ne veut pas dire renoncer à durer. Je continue à dessiner des bâtiments qui devront tenir un siècle, parce que c'est ce que demandent la ville, l'économie, la responsabilité que je dois à ceux qui les habiteront. Mais je le fais désormais sans illusion sur la permanence. Un bâtiment qui dure est un bâtiment qui négocie bien avec son époque, pas un bâtiment qui prétend la dépasser. La meilleure manière de durer, paradoxalement, est de ne pas viser l'éternité.

L'architecture de la vie, l'architecture de l'œuvre, l'architecture du réel. Trois calendriers différents, trois échelles de temps qui se superposent dans chaque projet. La vie d'un habitant, qui dure quelques décennies. L'œuvre d'un architecte, qui dure quelques siècles. Le réel d'un site, qui dure quelques millénaires. Mon métier consiste peut-être à les faire coïncider un instant, à offrir un point de rencontre entre ces durées qui s'ignorent. Goldsworthy fait la même chose, mais à l'échelle d'un après-midi. C'est en cela que nous nous parlons, lui dans sa lande écossaise et moi devant mes plans, sans nous être jamais croisés.

La matière n'appartient à personne. On la traverse, on l'arrange un moment, on la rend. Goldsworthy l'a compris avec des feuilles et avec mille deux cents branches de chêne posées au flanc d'une colline provençale. Je l'apprends, plus lentement, avec de la pierre, du bois, du béton et de l'acier. Mais c'est la même leçon, et c'est peut-être la seule qui compte.

Manal Rachdi

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À propos

OXO Architectes est une agence d'architecture fondée en 2010 à Paris par Manal Rachdi, architecte franco-marocain exerçant depuis 2004, année où il co-fonde sa première agence OFF. Basée à Montreuil, l'agence développe une architecture biomimétique, bio-inspirée et bioclimatique où la nature est une matière première du projet. Projets emblématiques : l'Arbre Blanc à Montpellier (livré en 2019), Mille Arbres à Paris, Ecotone à Antibes et Arcueil. Manal Rachdi est Chevalier des Arts et des Lettres (2025) et lauréat de l'International Architecture Award 2025 (Chicago Athenaeum).