De la générosité en architecture
Il y a un mot que les architectes utilisent beaucoup et que peu d'entre eux pratiquent vraiment. Générosité. On l'invoque dans les notices, dans les conférences, dans les communiqués de presse. On l'écrit en lettres dorées sur les plaquettes d'agence. Et pourtant, quand on regarde la production réelle, la plupart des bâtiments contemporains sont avares. Avares d'espace, avares d'ombre, avares de hauteur sous plafond, avares de regards offerts à la ville, avares de tout ce qui ne se monétise pas immédiatement. La générosité est devenue un mot publicitaire. Je voudrais qu'elle redevienne une pratique.
Pour qu'elle redevienne une pratique, il faut commencer par la définir. La générosité en architecture, ce n'est pas un supplément d'âme posé en fin de projet pour adoucir un bilan. Ce n'est pas un balcon de plus, une plante par étage, un panneau de bois sur une façade autrement banale. La générosité est une posture qui précède le dessin. Elle décide, avant même la première esquisse, de donner plus qu'on ne demande, de proposer ce qu'aucun cahier des charges n'a prévu, de prendre l'argent du programme et d'en restituer une part au monde. C'est un choix politique avant d'être un choix esthétique. Et c'est un choix qui se paie, presque toujours, en mètres carrés perdus, en marges réduites, en complications techniques.
**Donner de l'espace.** La première générosité est spatiale. C'est celle qui consiste à offrir aux habitants plus de surface, plus de hauteur, plus de volume que ce que la rentabilité immédiate justifierait. Un balcon profond plutôt qu'un balcon réglementaire. Un séjour traversant plutôt qu'un séjour borgne. Un plafond à 2,80 mètres plutôt qu'à 2,50. Ces différences semblent minuscules sur un plan, elles sont énormes dans la vie. À l'Arbre Blanc, conçu avec Sou Fujimoto et Nicolas Laisné, les balcons mesurent jusqu'à sept mètres de profondeur. Ce n'est pas une coquetterie d'architecte, c'est un choix de société : nous avons décidé que ces appartements respireraient, que leurs occupants pourraient y dormir l'été, y dîner à six, y vivre dehors une partie de l'année. Le balcon profond est une chambre supplémentaire offerte au climat. C'est un mètre carré qui ne coûte pas cher à construire et qui change la manière d'habiter.
**Donner de la ville.** La deuxième générosité est civique. Un bâtiment ne se contente pas d'abriter ses propriétaires, il participe à un espace collectif qui le dépasse. Combien de tours de bureaux ont un rez-de-chaussée fermé, opaque, intimidant, qui repousse le passant comme un mur d'enceinte ? Combien d'immeubles de logements offrent à la rue une succession de halls grillagés, de parkings, de locaux techniques, de panneaux de propreté ? À Mille Arbres, nous avons fait l'inverse. Au-dessus du périphérique, qui n'a jamais été un espace public, nous avons posé un parc public. Une véritable continuité de sol qui franchit l'autoroute urbaine et la rend à la ville. Ce qui était une frontière est redevenu une couture. Ce qui était une plaie urbaine est redevenu un jardin où l'on marche, où l'on s'assied, où l'on traverse. Donner de la ville, c'est accepter que le bâtiment ne s'arrête pas à son emprise foncière, qu'il prolonge la métropole et qu'il en répare, parfois, les blessures les plus anciennes.
**Donner du climat.** La troisième générosité est écologique au sens premier du mot. Offrir de l'ombre quand le soleil tape, du vent quand l'air stagne, de la fraîcheur quand la ville surchauffe, de la lumière quand l'hiver l'éteint. Avec Art'chipel à Marseille, nous avons fait le choix le plus simple et le plus radical : ne pas couper. Le site était boisé, généreusement planté d'arbres anciens. Plutôt que d'aplanir et de reconstruire, nous avons inséré les logements dans les vides existants entre les arbres. Le boisement a été conservé, complété, parfois protégé par des zones où l'on n'a rien construit du tout. Le bâti se faufile, il ne s'impose pas. Aujourd'hui, la biodiversité du site s'est multipliée. Les oiseaux y nichent et offrent aux habitants la musique qu'aucun architecte ne sait dessiner. C'est une générosité que je trouve particulièrement émouvante, parce qu'elle ne nous appartient pas. Nous avons seulement laissé la place.
**Donner du regard.** La quatrième générosité concerne ce qu'un bâtiment laisse voir, et à qui. Une façade entièrement vitrée n'est pas généreuse, elle est exhibitionniste. Un mur aveugle ne l'est pas davantage, il est défensif. La vraie générosité du regard consiste à organiser des échanges visuels précis, à permettre aux habitants de voir la ville, aux passants de voir un peu de la vie qui se passe à l'intérieur, sans qu'aucun ne soit dépossédé de son intimité. Au Bâtiment d'Enseignement Mutualisé de Polytechnique, à Saclay, conçu avec Sou Fujimoto, nous avons multiplié les transparences contrôlées entre les espaces de cours, les circulations, les patios intérieurs. Un étudiant qui marche dans un couloir voit le travail des autres, sans le déranger. Un enseignant croise du regard une salle de séminaire dont il ne fait pas partie, et cela lui suggère peut-être une idée. La générosité du regard, c'est l'architecture qui rend possible la curiosité.
**Donner du temps.** La cinquième générosité est la plus rare et la plus difficile. C'est celle qui consiste à concevoir des bâtiments qui dureront au-delà de leurs usages prévus, qui pourront être transformés sans être détruits, qui accueilleront des programmes que nous n'avons pas anticipés. À Ecotone Antibes, en chantier à Sophia Antipolis avec Jean Nouvel, nous concevons une « colline habitée » de quarante mille mètres carrés enveloppée de vingt-sept mille mètres carrés d'espaces végétalisés. Plus qu'un campus tertiaire, c'est un écosystème qui changera avec les saisons, qui s'enrichira au fil des décennies, qui pourra accueillir demain des usages que nous n'avons pas imaginés aujourd'hui. Le bâtiment lévite au-dessus du sol pour se protéger du bruit de la route et libérer le terrain naturel. Sa structure est conçue pour tenir longtemps, sa végétation pour s'épanouir lentement. Un bâtiment généreux dans le temps est un bâtiment qui fait crédit à l'avenir. Il accepte de ne pas tout résoudre tout de suite, parce qu'il sait que d'autres viendront après nous, avec d'autres besoins, d'autres rêves, d'autres climats. Penser le bâtiment comme un héritage plutôt que comme un produit fini, c'est peut-être la définition la plus juste de l'architecte responsable.
**Donner une seconde vie.** La sixième générosité prolonge la précédente. Elle consiste à refuser la facilité de la démolition, à regarder ce qui existe déjà comme un capital plutôt que comme un encombrement. En 2010, pour un concours d'idées en Calabre, nous avons proposé de transformer les piliers d'un viaduc autoroutier en logements, en commerces, en centre d'art, en lieu de vie. Une infrastructure massive, brutale, ingrate, devenait une ville verticale habitée. Une spirale tendue autour des piliers améliorait l'inertie. Les tabliers du pont s'épaississaient pour accueillir des espaces publics. Les eaux de pluie étaient stockées dans les tunnels, transformées en énergie. Le déchet d'une époque devenait la ressource d'une autre. Le projet a remporté le concours d'idées mais il n'a pas été réalisé. Pourtant l'idée n'a cessé de me suivre depuis. La ville durable de demain ne se construira pas seulement avec des bâtiments neufs. Elle se construira surtout en transformant l'existant, en habitant les ruines de l'âge industriel, en faisant des viaducs, des friches, des bureaux obsolètes la matière première d'une nouvelle générosité urbaine.
Je vois trop d'architectes faire l'inverse de tout cela. Des bâtiments calculés au plus juste, où chaque mètre carré rapporte, où les balcons font 1,40 mètre parce que la norme l'exige et pas un centimètre de plus, où les rez-de-chaussée sont blindés contre le passant, où les façades sont fermées pour économiser le verre, où les hauteurs sous plafond sont rabotées pour gagner un étage. Cette architecture-là est techniquement correcte et humainement misérable. Elle obéit aux règles, elle respecte les budgets, elle livre dans les délais, et elle produit des villes que personne n'aime habiter. La générosité, dans ce contexte, n'est pas un luxe : c'est le minimum vital. Ce qui manque pour qu'un bâtiment cesse d'être un produit et redevienne un lieu.
La générosité a un coût, je ne le cache pas. Un balcon de sept mètres au lieu de deux, c'est un balcon qui ne se vend pas mais qui se vit. Une double peau végétale, c'est un investissement qui ne se rentabilise pas en cinq ans. Un parc public au-dessus du périphérique, c'est de la surface commerciale en moins. Et pourtant, je suis convaincu que ces dépenses sont les plus rentables qu'un maître d'ouvrage puisse faire, à condition d'accepter de mesurer la rentabilité autrement qu'en euros par mètre carré. Un quartier où l'on aime vivre prend de la valeur. Un bâtiment dans lequel on se sent bien se loue mieux et plus longtemps. Une ville qui respire attire les habitants, les talents, les commerces. La générosité n'est pas l'ennemie de l'économie, elle en est la version longue.
Mais je crois qu'il y a, plus profondément encore, une raison qui dépasse l'argument économique. L'architecte qui construit dans une ville utilise un bien qui ne lui appartient pas : le sol, la lumière, le ciel, la vue, l'air. Ces ressources, il les emprunte au commun pour servir un programme privé. La générosité est la manière de rendre une part de ce qu'on a pris. C'est la contrepartie morale du droit de bâtir. Sans elle, l'architecture devient une captation. Avec elle, elle redevient ce qu'elle aurait toujours dû être : une contribution au monde commun, un acte civique, un cadeau que l'on fait à ceux qui n'ont rien demandé.
Voilà ce que j'essaie de pratiquer, projet après projet. Mais je voudrais être honnête sur un point : la générosité ne se livre jamais seul. Elle est le résultat d'une alliance fragile entre des architectes associés qui partagent la même exigence, des maîtres d'ouvrage assez courageux pour accepter de perdre un peu de rentabilité immédiate au profit d'une valeur longue, et des élus politiques qui veulent autre chose pour leur territoire qu'un alignement d'opérations standard. Sans Sou Fujimoto, Nicolas Laisné, Jean Nouvel, Bjarke Ingels, Kengo Kuma, mes équipes d'OXO et tous ceux avec qui je travaille, la moitié de ce que je viens de décrire n'aurait jamais existé. Sans des opérateurs comme la Compagnie de Phalsbourg, sans des collectivités prêtes à défendre des projets ambitieux, sans des élus qui croient que leur ville mérite mieux qu'un cahier des charges minimal, rien ne sortirait de terre. La générosité est une discipline, pas un état. Elle se travaille, elle se défend, elle se négocie face aux pressions économiques, normatives, politiques. Elle se perd souvent en cours de route, et il faut se battre, à plusieurs, pour en sauver ce qu'on peut.
C'est pour cela que je me bats pour une architecture augmentée. Une architecture capable de livrer plus que ce qu'on lui demande, qui ajoute au programme ce que le programme ne savait pas réclamer, qui restitue au monde une part de ce qu'elle lui emprunte. C'est, finalement, ce qui distingue l'architecture de la simple construction. La construction répond à une commande. L'architecture, elle, augmente la commande., Manal Rachdi