Du vivant
J'ai d'abord étudié la biologie et la géologie. Avant de dessiner des bâtiments, j'ai dessiné des cellules, des coupes de feuilles, des sections de roche. J'ai appris l'infiniment petit, les mitochondries qui produisent l'énergie d'une cellule, la photosynthèse qui transforme la lumière en sucre, la division qui fait passer un organisme de l'unique au multiple sans rien perdre de son intégrité. Et j'ai appris l'infiniment grand, la tectonique des plaques qui déplace les continents, les volcans qui fabriquent du sol neuf, les fonds marins qui s'ouvrent et se referment, les climats qui basculent à l'échelle de centaines de milliers d'années. Deux infinis aux deux bouts d'un même monde, et entre eux, une bande étroite où vit l'humain. Je crois que toute l'architecture habite cette bande. Elle est, à mon sens, la synthèse de ces deux échelles. Trop fine pour être planétaire, trop massive pour être cellulaire, elle médie entre la matière et le territoire, entre la molécule et le climat. C'est de cet entre-deux que je suis venu, sans avoir changé de vocation.
Mon grand-père, lui, n'avait pas étudié les sciences. Il était agriculteur, il cultivait du blé. Il regardait le ciel pour savoir s'il fallait semer, il sentait le sol entre ses doigts pour savoir s'il était prêt, il savait à quel moment exact les épis appelaient la moisson. Il ne nommait pas les processus, il les pratiquait. Il m'a appris à aimer la terre. Pas la terre comme idée romantique, la terre comme matière à laquelle on s'attache parce qu'on lui consacre du temps, du corps, des saisons. C'est une éducation que je n'ai jamais oubliée. Quand je marche aujourd'hui sur un chantier, je pense parfois à lui, à la manière dont il aurait jugé un sol, soupesé une motte, évalué la qualité d'un drainage. L'agriculteur et l'architecte ont au fond le même métier : tous deux travaillent la terre, tous deux dialoguent avec ce qui pousse, tous deux savent qu'on ne maîtrise jamais entièrement le résultat. Mon grand-père m'a appris cette humilité avant que les livres me l'enseignent.
Deux figures, plus tard, ont continué cette éducation. Haroun Tazieff et Jacques-Yves Cousteau. Tazieff descendait dans les volcans, Cousteau plongeait dans les fonds marins, et tous deux passaient leur vie à filmer ce que la plupart des humains n'avaient jamais vu. Enfant, j'avais leurs livres et je regardais leurs documentaires avec une passion qui ne s'est jamais éteinte. Tazieff au bord du Nyiragongo, observant le lac de lave qui rougeoyait dans la nuit. Cousteau sur le pont de la Calypso, racontant les coraux et les requins avec une voix qu'on n'oublie pas. Ces deux hommes m'ont enseigné quelque chose que l'école ne m'aurait jamais transmis : la nature est à la fois magnifique et dangereuse, elle mérite d'être contemplée, respectée, et parfois crainte. Elle n'est pas un décor pastoral, elle est une force qui peut nous accueillir comme elle peut nous écraser. Et c'est précisément cette ambivalence qui la rend digne de notre attention. Tazieff et Cousteau ont d'ailleurs travaillé ensemble, sur la Calypso, autour des volcans sous-marins. Les deux infinis qu'ils exploraient étaient en réalité un seul. La planète vivante. Le monde tel qu'il est, sans habillage.
Le vivant n'est pas pour moi un thème écologique ni un argument commercial. C'est l'autre auteur du bâtiment. Celui qui ne signe pas les plans mais qui décide, à la fin, de ce que le projet deviendra vraiment. L'architecte propose, le vivant dispose. Une façade peut être pensée jusque dans le moindre détail, dessinée pendant des mois, calculée par des ingénieurs : si les oiseaux n'y trouvent pas refuge, si les insectes n'y déposent pas leurs œufs, si la pluie ne fait pas surgir une mousse là où on ne l'attendait pas, le bâtiment reste figé dans sa version inaugurale et il commence à mourir. Un bâtiment qui n'évolue pas, qui n'accueille rien, qui ne se laisse pas habiter par ce qui n'est pas humain, est un bâtiment incomplet. Je le pense de plus en plus profondément.
Je suis allé récemment à Art'chipel, à Marseille, un an après la livraison. La biodiversité du site est déjà à son apogée. Les arbres anciens que nous avons conservés se sont densifiés. Les zones que nous avons protégées sont devenues des refuges. Les habitants me racontent les oiseaux qu'ils observent depuis leurs balcons, les espèces qui s'y croisent, les chants qui ponctuent les saisons. Le projet, en si peu de temps, a fait ce que nous n'espérions qu'au bout de plusieurs années : il s'est rempli. La densité humaine n'a pas chassé la densité vivante. Au contraire, l'une a permis l'autre. Et quand je me suis assis sur un banc du jardin, à l'ombre d'un arbre protégé, j'ai écouté les chants qui m'entouraient. Tourterelle turque, moineau domestique, serin cini, pie bavarde. L'application Merlin Bird ID, développée par le Cornell Lab of Ornithology, me les a identifiés en quelques minutes. Quatre espèces, en plein cœur de Marseille, sur un site que nous avions juste accepté de ne pas raser. Notre travail n'était pas de construire un bâtiment. Il était d'inviter le site à continuer son travail, en lui offrant un cadre.
À Revin, dans les Ardennes, le Lycée Jean Moulin pousse encore plus loin cette logique. Le bâtiment épouse à ce point la pente de la montagne, se décline en vagues enherbées si proches du sol naturel, qu'il en disparaît presque dans le paysage. Vu de loin, on ne voit plus le lycée, on voit une déformation douce du terrain. Quand on s'approche, le bâtiment se révèle, mais sans rupture. Les toitures végétales accueillent la flore locale. Les talus se prolongent dans le couvert végétal des collines avoisinantes. Là encore, le vivant fait son travail. La couverture végétale a colonisé le bâtiment au fil des années, comme elle aurait colonisé une carrière abandonnée ou un terrassement oublié. L'architecture devient un substrat, un support, une offrande au paysage. Le bâti accepte de s'effacer pour que le lieu reste lui-même.
Au Cristal, c'est une autre forme de dialogue avec le vivant qui s'est nouée. Cette fois nous n'avons pas attendu. Les refuges, nous les avons préparés avec soin, conçus dans la façade pour accueillir les oiseaux et espérer leur arrivée. Et ils sont venus. Ils nichent dans les interstices, ils investissent les surfaces, ils s'approprient le bâtiment à leur manière. Nous avions tendu la main, ils l'ont prise. C'est un pacte non écrit entre les espèces qui partagent le même volume, mais un pacte préparé, voulu, attendu. Et c'est, je crois, la plus belle réussite qu'un bâtiment puisse atteindre : ne pas seulement être habité par les humains pour qui il a été dessiné, mais devenir un fragment d'écosystème pour des habitants qu'on a explicitement invités à rejoindre l'œuvre.
J'ai eu la chance, sur plusieurs projets, d'échanger longuement avec Patrick Blanc. Le botaniste qui a fait du mur végétal une discipline scientifique et une œuvre vivante. Nos conversations sont parmi les plus précieuses que j'aie eues dans ma vie professionnelle. Patrick maîtrise un savoir que peu d'architectes possèdent. Il sait quelles plantes cohabitent, lesquelles s'étouffent, lesquelles se nourrissent les unes des autres, lesquelles tiennent le froid, lesquelles supportent la sécheresse, lesquelles fleurissent dans l'ombre. Il sait lire un mur comme on lit une partition. Là où je vois une façade à habiller, il voit une communauté à composer. À chaque fois que j'ai travaillé avec lui, j'ai mesuré l'écart entre ce que je croyais savoir du vivant et ce qu'il faut vraiment savoir pour le pratiquer. C'est une humilité qui m'est précieuse. Et c'est aussi une reconnaissance : un architecte qui prétend faire entrer le vivant dans son œuvre sans s'allier à des botanistes, des écologues, des biologistes, fait un travail amateur. Le vivant ne se décrète pas, il se compose.
Il faut être un épicurien pour aimer la nature et la comprendre. C'est une conviction qui m'est venue avec l'âge. On associe souvent la nature aux ascètes, aux moines, aux contemplatifs qui auraient renoncé au monde pour mieux écouter les arbres. Je crois exactement le contraire. La nature est une affaire de jouisseurs. Aimer le vivant, c'est aimer manger, boire, sentir, toucher, regarder. C'est aimer les saisons parce qu'elles changent les fruits, les climats parce qu'ils changent les vins, les sols parce qu'ils donnent des goûts différents à la même plante. Le vivant est une fête, et seuls ceux qui ont le goût de la fête peuvent vraiment l'apprécier. Les ascètes le respectent, mais ils le craignent un peu. Les épicuriens, eux, le célèbrent en mangeant ses fruits. C'est peut-être pour cela que les meilleurs paysagistes que je connais sont aussi de bons cuisiniers, de bons buveurs, de bons sensuels. La nature les nourrit dans tous les sens du terme. Quand on dîne avec Patrick Blanc, on parle de plantes, de projets, de vins, de recettes, de musique et d'art. C'est la grande leçon d'un grand épicurien.
Mais ce qui m'intéresse au-delà de la fête, c'est ce que le vivant enseigne à l'architecture. Toutes les architectures que j'admire évoluent. Elles se patinent, se tachent, s'envahissent, se laissent reprendre. Une façade qui reste impeccable trente ans après sa livraison est une façade morte. Une façade qui jaunit, qui verdit, qui se laisse coloniser par une mousse, une plante grimpante, une famille d'oiseaux, est une façade qui a accepté de vivre.
Je pense aux hôtels de Geoffrey Bawa au Sri Lanka, à Heritance Kandalama notamment, posé contre une falaise et progressivement avalé par la jungle au point de disparaître dans son site. On ne sait plus, vu de loin, où finit la forêt et où commence le bâtiment. Je pense au mur végétal du Musée du Quai Branly à Paris, conçu par Jean Nouvel avec Patrick Blanc, qui m'émeut chaque fois que je passe devant. Une façade qui n'est pas habillée de plantes, mais qui est une plante. Huit cents mètres carrés de végétation tendus sur une paroi parisienne, dialoguant avec la pluie, le soleil, les saisons, les passants. Je pense à l'ACROS Fukuoka Prefectural International Hall, conçu par l'architecte argentin Emilio Ambasz, dont les quinze terrasses végétalisées escaladent le bâtiment comme une montagne verte au cœur de la ville. Plus de trente ans après sa livraison, ce qui était une centaine d'espèces est devenue une véritable forêt urbaine. Le bâtiment a vieilli en se densifiant, comme un sous-bois.
Ces trois architectures ont quelque chose en commun. Elles ne se cachent pas derrière la nature pour faire écologique, elles acceptent que la nature soit leur co-auteur. Elles se laissent transformer par elle. C'est la grande différence entre une architecture finie et une architecture vivante. La première est une photographie. La seconde est un organisme. Et un organisme, par définition, ne reste pas identique à lui-même. Il croît, il se transforme, il se laisse abîmer pour mieux se réparer.
Mes études de biologie m'ont appris une chose essentielle. Le vivant n'est jamais en équilibre, il est en équilibre dynamique. Il se maintient en se transformant, il dure en évoluant. Une cellule qui cesse de produire de l'énergie meurt. Un écosystème qui cesse d'évoluer disparaît. Un sol qui cesse de bouger se stérilise. La permanence, dans le vivant, est une illusion. Toute permanence apparente est en réalité un flux de transformations qui se compensent. Je crois que les bâtiments les plus durables sont ceux qui ont compris cette leçon : ils ne durent pas en restant identiques, ils durent en se laissant transformer. C'est exactement le contraire du dogme architectural classique qui voulait des bâtiments figés, intemporels, indifférents au temps. Le vivant nous enseigne que l'intemporel n'existe pas. Il n'y a que des bâtiments qui acceptent de muter et des bâtiments qui refusent. Les premiers vieillissent bien. Les seconds se ruinent. C'est la dimension du métier que je trouve la plus passionnante désormais : non pas dessiner des objets parfaits, mais dessiner des organismes capables de mutation.
Je sais ce qu'on m'oppose en réunion, et je l'entends à chaque projet. La nature coûte de l'argent. Une façade végétalisée demande un entretien que beaucoup de copropriétés et d'exploitants préfèrent ne pas assumer. C'est l'objection qui revient le plus souvent, et elle est partiellement vraie. Mais elle est presque toujours formulée par des gens qui n'ont pas appris à compter autrement qu'à très court terme. Un parc en toiture coûte un jardinier. Une façade végétale coûte un suivi botanique. Une mare urbaine coûte une vigilance écologique. Tous ces coûts existent et ils sont parfaitement chiffrables. Mais si on les compare à la valeur qu'ils produisent, le calcul devient embarrassant pour les sceptiques. Une façade vivante augmente la valeur du bien, fait baisser la consommation énergétique, retient les locataires, séduit les investisseurs sensibles aux critères ESG, donne au bâtiment une longévité visuelle que ne connaîtra jamais une façade industrielle. La nature, en architecture, n'est pas un poste de dépense, c'est un actif. Et comme tout actif, elle exige un entretien proportionnel à ce qu'elle rapporte. Cesser de la voir comme un caprice esthétique pour la voir comme un investissement productif, c'est probablement le saut intellectuel que l'industrie immobilière n'a pas encore tout à fait fait. Je passe ma vie professionnelle à le démontrer, projet par projet, devis par devis. Avec quelques succès, et beaucoup de combats.
Ces combats, je les mène aussi à l'intérieur de mon propre métier. Mon rôle d'architecte, à mesure que j'avance, ressemble de plus en plus à celui d'un metteur en scène. Le metteur en scène ne joue pas. Il ne dit pas le texte, il ne fait pas pleurer la salle, il ne récolte pas les applaudissements. Il propose un cadre, une lumière, un rythme, une lecture. Mais c'est la pièce elle-même, ce sont les acteurs, c'est la salle qui font l'œuvre. Et chaque représentation est différente, parce qu'aucun spectacle vivant n'est exactement le même deux soirs de suite. C'est cela, l'architecture du vivant. Un cadre proposé, une lecture suggérée, et une œuvre qui se rejoue chaque jour avec d'autres acteurs : le temps, le climat, la végétation, les habitants, les oiseaux.
Il y a là quelque chose qui me bouleverse profondément. L'architecte n'est qu'un des intervenants. Pas le maître. Pas même l'auteur principal. Juste celui qui a écrit la première scène, dans une pièce qui durera plus longtemps que sa propre vie, et qui sera jouée par des acteurs dont il ignore encore les noms. C'est peut-être cela, finalement, faire œuvre. Préparer un théâtre que d'autres feront vivre.
— Manal Rachdi