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De l'action et de la pensée

Carnet — essais · 2026-05-03

Je suis boulimique de l'action. Je le dis sans fierté, parce que ce n'est pas une qualité, c'est un tempérament. Je n'ai jamais su penser longtemps assis. Je pense en marchant, en dessinant, en parlant, en commençant à concevoir avant de savoir où je vais. La pensée immobile m'épuise. L'action, elle, me rassure. Elle me donne la sensation, peut-être illusoire mais nécessaire, d'avancer.

Je lis trois livres en même temps. Pas par éparpillement, par méthode. Quand l'un m'absorbe trop longtemps, je passe à un autre, et c'est dans ce passage que mon esprit retrouve sa vivacité. Le changement de livre ne disperse pas mon attention, il la concentre. Le retour au premier livre, après un détour par le deuxième, me le fait lire mieux que si je l'avais subi sans interruption. C'est une mécanique paradoxale : le saut produit la profondeur, l'écart produit la mémoire. Je crois que beaucoup d'esprits comme le mien fonctionnent ainsi sans se l'avouer, parce que la culture nous a appris que la concentration linéaire est la seule légitime. Or il existe une autre concentration, celle qui se nourrit du saut, celle qui exige le passage d'un objet à l'autre pour ne pas s'éteindre.

Pendant que je lis, je pense à mon travail d'architecte. Pendant que je dessine, je pense à mes lectures. Les deux activités ne s'opposent pas, elles s'irriguent. Une phrase d'un essai croisée le matin réapparaît l'après-midi dans une esquisse, sans que j'aie eu besoin de la noter. Une intuition de plan, posée la veille, trouve sa réponse dans le roman que j'ouvre le lendemain. Mon cerveau ne range pas dans des boîtes étanches. Il superpose, il mélange, il fait travailler ensemble ce que la rationalité voudrait séparer. Et c'est de ces collisions que naissent les meilleures idées que j'ai eues.

Je rêvasse beaucoup. C'est une part importante de mon métier que les architectes admettent rarement. La rêverie n'est pas le contraire de l'action, c'en est la chambre de combustion. C'est dans les moments où je ne fais rien d'apparent, un trajet en voiture, une attente à l'aéroport, un moment de fatigue où je laisse l'esprit dériver, que se forment les associations les plus utiles. La pensée disciplinée résout des problèmes connus. La rêverie, elle, invente des problèmes que personne n'avait posés et propose, au passage, leurs solutions. Tout architecte qui a déjà eu une bonne idée le sait : elle n'est presque jamais venue dans une réunion ni devant un plan. Elle est venue ailleurs, quand on ne la cherchait pas.

Les collisions ne me gênent guère, j'en ai fait ma méthode. C'est pour cela que ma manière de concevoir privilégie le collage. Je rapproche des images sans rapport apparent, des textes lus dans des contextes opposés, des concepts venus de disciplines étrangères les unes aux autres. Une typologie japonaise à côté d'une coupe haussmannienne. Un essai d'écologie posé sur un livre d'art minimal. Une photographie de chantier brutaliste collée à un paysage. Le collage n'est pas une décoration, c'est une méthode de pensée. Il fait apparaître, par voisinage forcé, ce qu'aucun raisonnement linéaire n'aurait trouvé. Deux objets qui ne se connaissaient pas se mettent à se parler quand on les pose l'un à côté de l'autre, et c'est dans ce dialogue inattendu que naît parfois une architecture. L'Arbre Blanc, Mille Arbres, Ecotone ne sont pas nés de programmes calmement déduits. Ils sont nés de collisions entre des images, des envies, des contraintes, des idées, des références qui n'avaient rien à faire ensemble et qui se sont trouvées, sur la table de travail, à côté les unes des autres. Le collage est la forme matérielle de la pensée associative. Il rend visible ce qui, sans lui, resterait dans la tête de l'auteur.

Mais la rêverie et le collage seuls ne produisent rien. Ils restent des nappes de possibles tant qu'on ne leur donne pas le couteau de l'action. C'est pour cela que je suis devenu architecte plutôt que théoricien, ou plutôt qu'écrivain. Je n'aurais jamais supporté de vivre uniquement dans l'idée. J'ai besoin du chantier, du dessin technique, de la réunion avec l'ingénieur, de la maquette qu'on retouche à deux heures du matin. L'action est ce qui transforme la rêverie en architecture. Sans elle, mes idées resteraient des intuitions polies par moi-même, jamais confrontées au réel. Avec elle, elles deviennent des bâtiments, c'est-à-dire des objets que d'autres peuvent contredire, habiter, transformer, démolir.

L'action a aussi un autre rôle, plus discret mais essentiel. Elle me protège de l'angoisse. Quand je travaille sur une architecture, je ne pense plus à toutes celles que je ne fais pas, à tous les livres que je ne lis pas, à toutes les vies que je ne vis pas. L'œuvre en cours occupe l'espace mental qui, livré à lui-même, partirait dans toutes les directions. Beaucoup d'architectes que je connais sont des anxieux qui ont trouvé dans le métier un exutoire socialement acceptable. On nous appelle hyperactifs, créatifs, prolifiques. Souvent, nous sommes simplement des gens qui ne supportent pas l'immobilité parce qu'elle nous laisse seuls avec notre tête.

Mes enfants me le reprochent souvent. Ils me reprennent quand je suis suspendu à cet écran qui est devenu mon bureau de travail, ma fenêtre sur le monde, le lieu où vivent mes architectures en chantier. Ils ont raison. L'écran a remplacé une part de la présence que je leur dois, et je le sais. Mais j'ai aussi compris, avec le temps, que cet écran n'est pas seulement une fuite. C'est aussi le seul outil qui me permet de tenir vingt projets de front, de répondre en quelques minutes à un ingénieur de Tokyo et à un client à Casablanca, de garder le fil de tout ce que je commence sans en abandonner un seul. La vérité honnête est que je suis pris entre deux fidélités, et que je n'ai pas encore trouvé l'équilibre juste.

Je me plante régulièrement. C'est une conséquence directe de mon tempérament. Quand on commence avant d'avoir tout calculé, quand on ouvre trois pistes en parallèle, quand on superpose lectures et travail, on se trompe forcément plus souvent que celui qui prend son temps. Je perds des semaines sur une intuition qui se révèle fausse. Je m'engage avec des clients que j'aurais dû mieux connaître avant de signer. Et puis je recommence. Parce que c'est l'autre face de l'action boulimique : elle accepte l'erreur comme un coût acceptable de la vitesse. L'inverse, la lenteur infaillible, me paraît plus stérile encore. Mieux vaut se tromper en avançant que ne jamais se tromper en restant.

Je sais bien ce qu'on objecte aujourd'hui à ce mode de fonctionnement. Le multitasking serait un mythe, l'attention fragmentée serait la maladie de notre époque, la concentration unique serait la voie de la sagesse. Je ne crois pas que ce soit faux, mais je crois que c'est partiel. Il y a une fragmentation passive, celle du téléphone qui sonne, des notifications qui interrompent, du flux médiatique qui dévore, et il y a une fragmentation active, choisie, organisée. La première dilue l'esprit. La seconde le démultiplie. Toute la différence tient dans qui décide du saut. Quand c'est le téléphone, je perds. Quand c'est moi, je gagne.

Avec l'âge, j'ai appris quelques disciplines pour canaliser cette boulimie sans la trahir. Je travaille tard le soir, quand le bruit du jour est retombé et que personne n'attend plus rien de moi. Je laisse mes matinées libres de rendez-vous, pour que la rêverie ait de la place. Je m'oblige à finir une architecture avant d'en accepter trois nouvelles, même si l'envie me brûle. Je n'ai pas guéri mon impatience, je ne le souhaite d'ailleurs pas. Je l'ai mieux organisée. La méthode reste la même, mais elle a appris à respirer.

Je ne sais pas si mon mode de fonctionnement est généralisable, je ne pense pas qu'il soit recommandable à tous. Certains travaillent mieux dans la concentration unique, dans le silence prolongé, dans la maturation lente. Je les admire et je leur envie parfois leur tranquillité. Mais ce n'est pas ma voie. Ma voie est celle de la pensée par l'action, de la lecture par le saut, de la création par le collage. C'est une discipline désordonnée, une rigueur qui ressemble à du chaos pour ceux qui me regardent travailler. Mais c'est ma manière, et après vingt-cinq ans de pratique, je sais qu'elle produit quelque chose. Elle produit des architectures, elle produit des idées, elle produit des erreurs dont je tire des leçons. Elle me fait avancer. Et avancer, pour moi, n'est pas un confort. C'est une condition de survie.

Il y a des choses que l'on n'apprend pas à dompter. On apprend juste à ne plus s'en excuser.

— Manal Rachdi

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