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Le goût de l'autre

Carnet — essais · 2026-05-03

Il y a un film d'Agnès Jaoui que j'ai vu il y a longtemps et qui m'est resté. *Le goût des autres*. L'histoire d'un homme rude, peu cultivé, qui découvre tardivement qu'il a faim de mondes qu'il croyait mépriser, et que cette faim le transforme. J'ai gardé le titre en mémoire, mais je l'ai légèrement déplacé. Je ne parle pas du goût des autres, comme catégorie sociale ou culturelle, je parle du goût de l'autre, au singulier. De cette tension intérieure qui pousse à aller chercher ce qui n'est pas soi, et de la nervosité qu'elle produit quand on comprend qu'on n'y arrivera jamais entièrement.

Il y a en moi une nervosité que je porte depuis longtemps et que j'apprends, lentement, à dompter. C'est celle de passer à côté. À côté d'une exposition que je n'aurai pas vue, d'un artiste que je n'aurai pas découvert, d'une culture que je n'aurai pas comprise, d'un livre, d'un film, d'une conversation, d'un voyage. La liste de ce qu'un homme peut apprendre est infinie. La vie d'un homme, elle, ne l'est pas. Cette disproportion produit chez moi, et je crois chez beaucoup d'autres, une angoisse sourde qui ne se nomme pas mais qui pèse.

J'appelle cela le goût de l'autre. Pas l'altruisme, pas la tolérance, pas même la curiosité au sens convenu. Quelque chose de plus aigu : un appétit pour ce qui n'est pas moi, pour les langues que je ne parle pas, les pratiques que je ne maîtrise pas, les regards que je n'ai pas appris à porter. Le goût de l'autre, c'est la conviction qu'il existe, ailleurs, des manières de vivre, de voir, de bâtir, de créer, qui me sont étrangères et qui pourtant me concernent. Je dois aller les chercher. Je ne pourrai jamais les chercher toutes.

Voilà la quête impossible. Personne ne peut tout voir, tout lire, tout comprendre. Et pourtant, dans un métier comme le mien, refuser cette quête serait refuser le métier lui-même. Un architecte qui ne s'intéresse qu'à sa propre culture construit des bâtiments pour lui, pas pour le monde. Or ce ne sont pas mes goûts qui habiteront les appartements que je dessine. Ce sont les goûts d'inconnus, de familles que je ne rencontrerai jamais, de générations qui ne sont pas encore nées. Le goût de l'autre, pour un architecte, n'est pas un raffinement de bibliothèque. C'est un outil de travail. C'est même la condition de possibilité du travail.

Cette nervosité dont je parlais, je l'ai longtemps subie comme un défaut. Je passais devant la programmation d'un musée que je n'avais pas le temps de visiter et je me sentais en faute. Un ami me parlait d'un architecte japonais émergent que je n'avais pas suivi et j'éprouvais comme une honte. Une biennale s'ouvrait quelque part dans le monde et je calculais combien d'entre elles je manquerais cette année. La culture devenait un inventaire, et chaque case non cochée pesait sur l'inventaire suivant. Je vivais avec la sensation permanente d'être en retard sur ce que je devais avoir vu, lu, compris. Le savoir de ne pas savoir, plus que le ne-pas-savoir lui-même, était étouffant.

L'action me sauve, partiellement. Quand je dessine, je ne sais pas mieux mais je sais autrement. Le projet exige une décision, et la décision suspend l'angoisse. On ne peut pas dessiner un balcon en doutant simultanément de toutes les manières dont on aurait pu le dessiner. Construire, c'est trancher, et trancher, c'est se reposer un moment de la quête infinie. Je crois que beaucoup d'architectes de ma génération sont entrés dans le métier pour cette raison sans le savoir : non pas parce qu'ils aimaient bâtir, mais parce que bâtir leur permettait d'arrêter de chercher pendant quelques heures. L'action est un repos pour l'esprit qui craint d'être en retard sur lui-même.

Le savoir, lui, ne se repose jamais. Il s'élargit, il se ramifie, il se contredit. Plus j'apprends, plus je mesure l'étendue de ce que je n'apprendrai pas. Plus je voyage, plus le monde me paraît grand. Plus je rencontre d'architectes admirables, plus je sens combien il en existe d'autres, dont je ne connais même pas le nom. C'est l'inflation paradoxale de la culture : elle ne réduit pas l'ignorance, elle en révèle l'amplitude. Chaque livre lu fait apparaître dix livres qu'on devrait lire. Chaque exposition vue fait apparaître cent expositions qu'on aurait dû voir. À ce jeu-là, on ne gagne jamais. On ne peut que choisir comment perdre dignement.

J'apprends, avec l'âge, à perdre mieux. Non pas à abandonner la quête, mais à accepter qu'elle est infinie et à cesser d'en faire une accusation contre moi-même. Je ne verrai pas tout. Je ne saurai pas tout. Et c'est probablement très bien ainsi, parce qu'un architecte qui aurait tout vu et tout compris ne dessinerait plus rien : il serait paralysé par la totalité des références. L'ignorance partielle est une condition de la création. C'est dans le manque qu'on invente, c'est dans l'écart entre ce qu'on sait et ce qu'on devine qu'on trouve sa propre voix. La culture totale serait une prison. La culture choisie est une liberté.

Mais le goût de l'autre, lui, ne diminue pas. Il s'affine. Avec le temps, je crois m'intéresser à moins de choses, mais plus profondément. Plutôt que de courir derrière toutes les expositions, j'en choisis quelques-unes et je les habite. Plutôt que de suivre tous les architectes émergents, j'en élis quelques-uns et je les lis vraiment. Plutôt que de visiter quinze pays par an en survol, je préfère revenir au même endroit plusieurs fois, jusqu'à le comprendre un peu. La quantité a cédé le pas à la qualité d'attention. Et c'est peut-être cela, finalement, le vrai goût de l'autre : non pas tout vouloir embrasser, mais accepter que chaque rencontre exige du temps, du silence, de la patience.

Je n'en suis pas guéri, je ne le serai jamais. Il m'arrive encore, devant l'affiche d'une exposition que je manquerai, devant la couverture d'un livre que je ne lirai pas, de sentir cette vieille nervosité revenir. Mais je sais désormais ce qu'elle est. Une forme de gourmandise inquiète, le revers d'une vraie passion. Le goût de l'autre, quand il est sincère, fait toujours un peu mal. C'est à cette douleur, je crois, qu'on reconnaît qu'on est encore vivant, encore curieux, encore prêt à être surpris.

L'autre n'est pas un programme à compléter. C'est un horizon vers lequel on marche en sachant qu'on ne l'atteindra pas. Marcher, avancer, espérer. C'est cela qui me fait tenir.

— Manal Rachdi

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